Catégorie : Moi, je

  • Rien que pour moi

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    Après des années de lutte contre mon esclavagiste de mari, j'ai pris la liberté de ne plus attendre son consentement de principe. N'exagérons rien, surtout en cette journée de la Dame, je ne suis pas femme à demander la permission. Mais j'aime que les choses soient décidées d'un commun accord, je tiens compte de son avis, je suis une adepte du compromis. J'espère que les choses sont claires. 

    Et donc, malgré sa réticence tenace, colérique ou bougonne selon les saisons, j'ai finalement introduit une demande de temps partiel. Oh un trois fois rien, juste le mercredi après-midi. Et encore pour ne pas trop alléger la bourse – parce que tu comprends bien, si tu fais ça, tu vas devoir revoir ton train de vie !, comprenez : tu veux partir en petits city trips par ci par là mais il faudra réduire tes ambitions en la matière mon chou. Ben oui forcément, on ne va pas réduire les bons cigares cubains ou les bonnes bouteilles italiennes ou portugaises quand même !. Donc, pour ne pas trop alléger la bourse, disais-je, je compense mon mercredi après-midi de moitié en rallongeant les 4 autres jours de la semaine d'une demi-heure. Pour faire court, je prends un 95% qui me laisse quand même une après-midi entière.

    Et hier, pour la première fois depuis Mathusalem, je me suis retrouvée avec une après-midi pour moi. Ou presque. C'était juste divin. A un moment dans l'après-midi, au sortir d'une exposition et en ouvrant mon parapluie sur les pavés luisants de la Grand-Place, j'ai murmuré pour moi toute seule: "P….., je m'éclate !". J'ai filé chez le coiffeur, demandé une petite coupe revigorante et puis j'ai rejoint Maman pour passer un peu plus de temps avec elle que les mercredis habituels.

    Mais pourquoi, pourquoi j'ai attendu tout ce temps !? Je le sais pourtant, que tout ce que j'ai décidé malgré ses cors et cris n'était que tout bénéfice. Ah le manque de confiance en soi, quelle plaie !

  • Laisser couler

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    Voilà deux-trois semaines qu'à peu près toutes les démarches administratives liées à la succession de mon papa sont terminées. Les comptes sont clôturés, ma maman peut enfin accéder à cet argent bloqué depuis des mois, l'après-papa administratif se met tout doucement en place. Pendant tous ces mois, j'ai fait tout ce que je pouvais pour l'aider dans ce domaine. Pendant tout ce temps, j'ai évité de pleurer ou si peu. Il fallait avancer. J'ai avancé. Aujourd'hui la pression retombe un peu, je baisse un peu la garde et le chagrin me prend par surprise.

    Partout. Dans mon bureau, lors d'un bref moment de répit. Dans la rue surtout, quand je marche dans les rues noires et froides. Dans le bus. A la maison, quand personne ne me voit. Aux toilettes. Dans le bain. Bref dès que je suis seule et que je ne dois pas me justifier. 

    Ce sacré hibou est partout et pourtant il me manque terriblement. Physiquement. C'est difficile à expliquer. Je pourrais en hurler. Mais ça, je ne l'ai pas encore fait. Parce que ni seule dans mon bureau, dans la rue, dans le bus, à la maison où je ne suis jamais seule, un hurlement passe beaucoup moins inaperçu que des larmes qui coulent.

    Et que ça ne sert à rien d'importuner les autres avec une peine dont ils ne savent que faire. Le chagrin reste décidément quelque chose de très personnel.

     

  • 2017

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    Et dire que j'ai qualifié 2016 d'annus horribilis.

    Ma tête était parfaitement au courant, pas dupe, mais mon coeur les croyait éternels. On a beau stocker l'information dans une petite circonvolution du cerveau, on l'entoure d'une bonne couche d'ouate de cellulose insonorisante. Depuis le mois de juin, Mamy L. a décliné de jour en jour. On nous a annoncé qu'elle ne terminerait pas l'année, elle a perdu du poids jusqu'à ne plus peser que 40 kilos mouillée, elle nous a bien des fois donné à penser qu'elle ne terminerait pas la semaine. On a annulé un weekend à Porto, on est partis en Normandie en été à reculons pour malgré tout se le faire reprocher. Le corps médical, infirmier et psychologue nous a tournés en bourrique, l'hôpital ne voulant plus la garder, la maison de repos la considérant comme privée de ses fonctions cognitives, ce qui est loin d'être le cas, jusqu'à ce que sa fille prenne la seule décision qu'il nous restait à prendre, la ramener à la maison. Et contre toute attente, elle a repris du poil de la bête, entre autres en retrouvant la sienne, sa Bella adorée.

    Elle n'est pas partie et c'est très bien ainsi. Mais celui qu'on n'attendait pas aux portes de St Pierre de si tôt nous a pris par suprise. Parti sans crier gare, sans même le signaler au chauffeur de taxi qui l'a cru endormi, sans dire au revoir…. Papa, tu me manques tellement. Et demain, tu ne seras pas là pour nous accueillir sur le pas de 2018. Pour moi, ce sera encore bien plus dur que le soir de Noël……

    Vovo, le grand-père de Simon, est parti lui aussi, en été. JD a aussi perdu le sien. C'était l'année des grand-pères.

    2017, c'est aussi l'année des secrets de famille. Les dévoilés, les insinués et les sous-entendus. Des secrets lourds comme des pavés dans des mares de larmes, des pavés qu'on porte en bandoulière et qui sont trop lourds pour nos épaules déjà affaissées.

    Mais pour relever la tête, il faut repenser aux 60 ans de l'Homme et aux 30 ans de Maïté. Il faut se souvenir du bonheur d'être entourés d'amis, de la chaleur familiale autour de Mamy et entre nous depuis le départ de Papa et à la chance d'avoir trois enfants merveilleux et trois valeurs ajoutées extraordinaires. 

    Et puis 2017, c'est aussi et surtout la rencontre avec une petite fille que tout le monde à la crèche appelle si justement le petit soleil et qui n'est que sourires et petits pieds dodus. 2017, c'est l'année de Sappho.

    Et la promesse d'un petit cousin dans quelques semaines. 

    Alors, relevons la tête. 

    2018, tu peux venir, nous t'attendons de pied ferme et la tête haute. Nous allons rencontrer un petit conquérant des goals, nous allons fêter les 80 ans de la maman la plus courageuse du monde, nous allons retourner à Venise, nous allons retourner à Preggio, nous allons redistribuer tout l'amour que nous avons reçu sans en perdre une miette. Et affronter ce qui vient, muni de ce bouclier invincible. 

     

  • Expression libre

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    Cela fait longtemps que j'y pense, quelquefois que j'en parle mais chaque fois je cale, je coince. On n'efface pas si facilement 50 ans de compromis, de concessions, de recentrage d'église au milieu du village. Mes silences polis, mon sourire bêta, communément appelé dans la famille "sourire d'infirmière" par celles qui le pratiquent professionnellement, me reviennent en pleine poire. A force de ne rien dire, de ne pas faire état de ses états d'âme, le reste du monde pense que je n'en ai pas, que je suis forcément toujours contente de ce qui m'entoure et de ce qui m'arrive, que tout va bien.

    Cela vaut pour tous les cas de figure. Quand on fait une embolie pulmonaire en faisant croire que c'est un petit rhume des foins, il ne faut pas s'étonner que personne n'en fasse grand cas. Quand on se laisse insulter sans réagir sous prétexte que le pauvre énergumène en face est bipolaire et que ce n'est pas sa faute, il ne faut pas s'étonner que d'autres s'imaginent en droit de faire pareil. Quand on dit oui alors qu'on voudrait dire non parce qu'on se dit qu'il faut toujours se forcer un peu et que c'est pour faire plaisir, il ne faut pas s'étonner qu'on s'adresse toujours à vous plutôt qu'à quelqu'un d'autre.

    Alors, voilà, aujourd'hui, je le dis. Non, je n'ai pas envie de fêter Noël sans mon papa. Je voudrais partir au bout du monde pour ne pas sentir sa présence ce soir-là dans ma maison, voir son sourcil levé dans l'un ou l'autre des fauteuils (il les a tous essayés), un livre en main parce que forcément on lui aurait offert des livres, l'imaginer regarder Mamy avec tendresse et tenir sa flûte de champagne pendant qu'elle déballe son cadeau. Non je n'ai pas envie. Et je n'ai pas envie non plus d'entendre que moi, j'aime fêter Noël, alors on viendra pour me faire plaisir. Aujourd'hui, je le dis: malgré tout ce qu'on pourrait croire à la lumière de ce que je dis ou ce que j'écris sous le prisme de mon côté positif, Noël est pour moi une source de stress immense. J'aime les préparatifs en cuisine parce que je profite de ma Swiss'Sis, qu'on s'amuse en cuisinant, qu'on peut écouter de la musique de Noël sans être raillé et que c'est un bon moment. Mais dès que je passe ma robe et que la soirée approche, je sens monter l'angoisse insupportable de savoir qui ce soir va me gâcher cette fête pseudo pacifique. Souvent la même, je le sais, mais pas toujours. Et c'est pour cette angoisse là qui dure jusqu'au moment où la fête se termine que je me suis mise à ne plus aimer Noël.

    Mais voilà, malgré toutes mes réticences, je le fêterai quand même, pour ma maman, pour mes enfants, pour Clara et pour Sappho dont ce sera le premier. Celle qui prend plaisir à me le ruiner a décidé de ne plus participer aux réunions de famille, j'aurais donc pu m'en réjouir. Mais non, le coeur ne sera pas à la fête de toute façon.

  • Semaines de reprise

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    Nous revoilà donc à la maison et au bureau. Je ne trouve plus le temps de venir ici. Mais l'envie est toujours présente.

    Nouvelles du front en vrac:

    Mamy L. est toujours à l'hôpital. On l'a retrouvée samedi en bonne forme, avec une petite dizaine de kilos en plus, avec une sortie programmée pour le mardi matin. Et puis patatras, le lundi, retour à la case départ, the bacteria strikes back. Sortie annulée, la revoilà isolée, les visiteurs tenus de se déguiser en grands tabliers jaunes, et les bébés et femmes enceintes priés de ne plus se présenter à la porte de sa chambre. Après une semaine d'antibiotiques killers, elle peut enfin quitter l'hôpital pour un centre de revalidation où elle suivra un entraînement intensif pour retrouver des forces suffisantes pour rentrer chez elle. Mais la bactérie est tapie dans l'ombre et n'attend qu'une petite faiblesse pour sévir à nouveau. Et puis bingo, retour à la case départ en passant par les urgences. Décompensation cardiaque, eau dans les poumons et on repart à zéro. Une partie du poids gagné est perdue, l'appétit est au plus bas, chaque bouchée est le prix de négociations. Un pas en avant, deux pas en arrière.

    Vovo, le grand-père de Simon, a été admis en soins palliatifs et n'arrive ni à vivre ni à mourir, dans cet entre-deux si difficile à vivre pour lui certainement mais aussi pour tous ceux qui l'aiment et souffrent de le voir souffrir, à la fois toujours là et déjà parti.

    On a fêté l'anniversaire du petit dernier. C'était l'occasion de les retrouver tous les huit autour de la table et on n'a pas boudé notre plaisir. 

    On a eu l'occasion de faire notre premier baby sitting. Pendant une courte période d'éveil, nous nous sommes retrouvés tous les deux face à face, à table, en train d'admirer – et de gagatiser surtout – la petite merveillle qui pédalait sur le dos entre nous. Un pur bonheur.

    Anaïs s'arrondit tout doucement au rythme où Maïté perd ses rondeurs. Le petit cousin de Sappho est en bonne voie et la dernière échographie a confirmé qu'il avait tout ce qu'il faut, là où il faut.

    Retour au bureau où j'étais à nouveau attendue à bras ouverts. Et pour un mois d'août, il y a un travail de ouf ! Même pas le temps de ranger un peu.

    Ce mois d'août s'étire en clair-obscur, au sens propre comme au sens figuré. Petite lumière dans ce paysage un peu sombre, il semblerait que la préparation magistrale à base de mélatonine et de valériane que m'a prescrite le médecin finisse par avoir raison de mes insomnies. Depuis le temps que ça dure, cela valait la peine d'être mentionné. Et la dernière scintigraphie des poumons montre qu'il reste encore quelques traces de l'embolie mais avec une légère amélioration malgré tout. Que demander de plus ?

  • Ca sent le printemps

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    Je continue à nager dans les eaux des troubles hormonaux et c'est peu de le dire. Nous avons retrouvé un groupe d'amis que nous avons connus à 18 ans et nous avons tous ensemble, 15 petits-enfants et demi (la demie en question s'épanouissant gentiment dans le rond cocon de Maïté…). Et toutes ces grand-mères réelles ou potentielles ne connaissent ni les bouffées de chaleur ni le moindre problème annexe. De 50 à 60 ans et toutes leurs dents et tous leurs cheveux. Non, mais ? Je suis punie ou quoi ?

    Promis, j'arrête de m'auto-narcisser le nombril. 

    Enfin les jours rallongent, enfin la lumière s'intensifie, ça sent le printemps dans l'air. Maïté s'arrondit, elle fait des listes de vêtements de bébé, de biberons, de doudous, de gigoteuses et de nids d'ange. Anaïs fait des listes de lieux verts et accueillants, d'activités ludiques en tous genre, de robes de mariée délicates, de décorations scintillantes. Moi, je fais des listes de listes de listes.

    On prépare activement l'anniversaire de mon sexygénaire. Un weekend en Touraine chez Véro et Olivier, les filles s'occupent de l'entrée sous la houlette de Josiane et les garçons préparent le "main course" guidé par le naked chef Mitch. Une vraie fête des papilles en perspective.

    On se prépare au déménagement des deux filles en avril. 

    En attendant, le boulot me prend la tête et l'énergie mais l'ambiance est plutôt positive. Il faut juste tenir. 

    Allez, encore deux semaines dormir et ma chère Sérénissime, nous voilà.

     

     

     

     

  • Intensité maximale

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    On ne peut pas vraiment dire que les jours de cette semaine se sont ressemblés mais chaque jour, à sa manière, m'a fait vibrer intensément. Pour le meilleur et le moins bon, pour des joies immenses, des bonheurs inattendus, des découvertes qui vous font monter les larmes aux yeux, d'autres qui vous font pleurer de rire, et enfin des moments plus difficiles. Mais le moins qu'on puisse dire, c'est que c'était une semaine où l'on a vécu.

    Samedi: Anaïs nous envoie la photo d'une jolie bague accompagnée d'un message à tous les cinq: "J'ai dit oui !". Personne ne réagit, tout le monde croit qu'elle nous montre la jolie bague qu'elle a reçue et qu'elle fait de l'humour à deux balles puisqu'on sait tous bien qu'elle et Simon n'ont aucune intention de se marier. Mais on perçoit au fur et à mesure des échanges qu'elle se vexe que personne ne la prend au sérieux et on finit par douter. Maïté est avec nous et on décide de l'appeler. Et de fait, c'est tout sauf une blague, c'est une bague et une demande en mariage. Alors, on ne peut pas dire que nous ne sommes pas heureux, un bébé en construction, un mariage en préparation, des enfants heureux font des parents plus qu'heureux.

    Dimanche: On passe la journée en cuisine puis on fête Anaïs à huit autour de la table. Encore un de ces moments qui nous rend si heureux.

    Lundi: Au risque de me répéter, je n'échangerais pour rien au monde ces journées d'anniversaire passées avec mes filles. Je voudrais en faire autant avec Quentin mais avec un anniversaire fin juillet, nous sommes toujours en vacances, jusqu'à récemment toujours avec lui et l'occasion d'une journée mère-fils ne s'est jamais vraiment présentée. Mais j'adore cette journée de pause rien qu'à deux.

    Mardi: Rencontre avec un médecin que Joséphine m'a recommandé. Première fois depuis longtemps que quelqu'un m'écoute pendant une heure et demie. Et ce temps est inestimable. Le soir, Reines de Pique au théâtre. Deux vénérables monuments des planches, comptabilisant l'une et l'autre plus de 50 ans de théâtre, ont tenu la scène et le public émerveillé pendant deux heures ininterrompues. Sublime…..

    Mercredi: Je suis en pleine saison d'évaluation de chaque membre de mon équipe. En général, le dialogue qui précède la rédaction d'un rapport d'évaluation se passe plutôt bien, vu que la plupart sont quasi irréprochables. Mais aujourd'hui, la difficulté consistait à dire à quelqu'un dont la confiance en soi est assez défectueuse que son côté grincheux et revendicateur permanent me mettait dans un état d'exaspération de plus en plus difficile à contenir. Après deux heures de conversation pénible, elle est repartie dans son bureau. De ma fenêtre, je vois sa fenêtre. J'ai vu le cordon du téléphone en traction et un mouchoir dans une main. J'ai compris qu'elle pleurait. J'ai pris mon courage à deux mains et je suis allée la voir pour reprendre notre dialogue de sourds….

    Jeudi: Cosi fan tutte à l'opéra-cinéma accompagné d'une chorégraphie de AnnaTeresa De Kersmaeker. Nous avions vu son dernier spectacle et nous avions détesté. Le premier quart d'heure de Cosi fan tutte, on a tous les deux pensé qu'à l'entracte, nous serions partis. Et puis, soudain, tout s'est emballé et notre coeur a suivi. Elle avait dit dans une interview précédant le spectacle qu'elle ne voyait pas ce qu'elle aurait pu  faire après cela, tant sa chorégraphie était aboutie. Et elle avait raison. La combinaison de la musique, des chanteurs et des danseurs était totalement inattendue, émouvante, transportante et inouïe. J'ai adoré.

    Vendredi: Dernier spectacle de la semaine. Deux heures de one woman show, deux heures de rire ininterrompues. Une ancienne avocate qui met en scène des moments vécus de sa vie de barreau et décape notre société belge, bruxelloise et brabant wallon. Hilarant !

  • Midi à ma porte

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    Tout est question de perspective. Je me plains – beaucoup – ces temps-ci de mon physique qui part en "oh le boudin !", de mes cheveux qui s'éclaircissent non pas de mèche avec le coiffeur ni sous la grisaille du temps à la neige, mais bien au sens strict du mot, à savoir qu'ils se clairsèment à tout va. Je me plains, je me lamente, je râle, j'enquiquine tout le monde. Et bien sûr, " tout le monde" ne comprend pas de quoi je parle, on ne voit pour ainsi dire rien (je masque bien, évidemment), je suis toujours aussi jolie, je ne change pas, je ne fais pas mon âge, ….. Merci, merci, les amis, les enfants, les collègues, vous êtes trop gentils. Nous ne voyons visiblement pas les mêmes choses. Question de perspective.

    Elle a un enfant en pré-adolescence, il ment sur des bêtises, juste pour éviter les ennuis, juste pour ne pas dire ce qui serait susceptible de la fâcher – et il n'aime pas quand ses beaux yeux se fâchent – , juste pour le plaisir peut-être…. Elle en fait une montagne. Juste comme moi j'en faisais des tonnes quand mes adolescents à moi me cachaient la vérité pour exactement les mêmes raisons. Comme elle, je leur jouais le grand air de la perte de confiance en sol majeur, comme elle je me demandais comment ces enfants allaient finir s'ils osaient déjà me faire ça à 13 ans. Aujourd'hui, je souris de ces petits délits d'initiation à la vie d'adulte, qui permettent de se mesurer à ces colosses que sont les parents. Et je ne peux m'empêcher de trouver qu'elle fait un monde de rien du tout. Question de perspective.

    Je suis moins disponible pour mes collègues parce que la nouvelle hiérarchie m'accapare au moins un tiers de mon temps. Certaines d'entre elles vivent très mal cet abandon de poste. Objectivement, elles n'ont pas besoin de moi, elles sont parfaitement autonomes et fières de l'être. Mais je ne suis plus à leur entière disposition pour lever le moindre doute, pour répondre à la question immédiate, pour rassurer, apaiser ou soulager. Et c'est vécu un peu comme une trahison. Au point de me trouver "moins chaleureuse depuis qu'elle est là". Bien sûr que ce n'est pas le cas, selon moi. Mais pour certaines, la perception est différente. Question de perspective.

    Il n'y a pas là de quoi chercher midi à quatorze heures mais une petite piqûre de rappel sur l'importance de se mettre dans les chaussures de l'autre pour comprendre quel est ce petit caillou qui le blesse.

  • Fragile

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    Parce que j'ai senti le besoin impérieux de le recopier ici. Sans autres commentaires. 

     

    Un médecin à qui je parle de temps en temps me dit que je me suis peut-être mal ajustée à la vieillesse.

    Faux, ai-je envie de dire.

    En vérité, je ne me suis pas du tout ajustée à la vieillesse.

    En vérité, j'ai vécu toute ma vie à ce jour sans croire sérieusement que je vieillirais.

    Je ne doutais pas un seul instant que je continuerais à porter les sandales en daim rouges à talons de dix centimètres qui depuis toujours étaient mes préférées.

    Je ne doutais pas un seul instant que je continuerais à porter les créoles en or qui depuis toujours avaient ma faveur, les leggings en cachemire noir, les perles en émail. 

    Ma peau se chargerait d'imperfections, de ridules, et même de tavelures (tel est, à soixante-quinze ans, le diagnostic cosmétique qui me semblait réaliste) mais demeurerait pour l'essentiel inchangée, aussi saine qu'elle l'avait toujours été. Mes cheveux perdraient leur couleur d'origine mais je pourrais toujours y remédier en laissant un peu de gris autour du visage et en confiant à Johanna de chez Bumble et Bumble le soin de teindre le reste. Je verrais bien que les mannequins croisés lors de ces visites bisannuelles au salon Bumble et Bumble auraient seize ou dix-sept ans tout au plus, je n'aurais aucune raison d'interpréter la différence d'âge comme un échec personnel. Ma mémoire flancherait mais qui n'a pas la mémoire qui flanche. J'aurais plus de problèmes de vue sans doute qu'avant l'époque où j'avais commencé à voir le monde à travers un voile soudain de nuages faits, qu'on eût dit faits de dentelle noire et qui étaient en réalité du sang, résidu de plusieurs déchirures et décollements rétiniens, mais il ne ferait toujours pas le moindre doute que l'étais capable de voir, de lire, d'écrire, de traverser aux carrefours sans crainte.

    Pas le moindre doute que tout cela n'était pas irrémédiable. 

    Quoi que fût "cela". 

    J'avais une foi absolue en ma capacité à surmonter la situation. 

    Quelle que fût "la situation". 

    A soixante-quinze ans, ma grand-mère a été victime d'une hémorragie cérébrale, s'est effondrée dans la rue, non loin de chez elle à Sacramento, a été transportée au Sutter Hospital et y est morte dans la nuit. Telle a été "la situation" pour ma grand-mère. A soixante-quinze ans, ma mère a appris qu'elle était atteinte d'un cancer du sein, a fait deux cycles de chimiothérapie, a été incapable d'en tolérer un troisième et un quatrième, a vécu néanmoins jusqu'à deux semaines de son quatre-vingt onzième anniversaire (le moment venu, c'est d'une insuffisance cardiaque congestive qu'elle est morte, pas du cancer) mais n'a plus jamais été vraiment la même. Certaines choses se détraquaient. Elle perdait de son assurance. La foule lui faisait peur. Elle n'était plus tout à fait à l'aise aux mariages de ses petits-enfants ou même, à vrai dire, aux repas de famille. Elle lâchait des remarques déroutantes, parfois même agressives. Quand elle est venue me voir à New York, par exemple, elle a déclaré que l'église épiscopale de St James dont la flèche et le toit en ardoises emplissent toute la vue des fenêtres de mon salon, que c'était l'église "la plus laide que j'ai jamais vue". 

    Quand sur sa côte à elle et à sa propre initiative, je l'ai emmenée voir les méduses à l'aquarium de Monterey Bay, elle est retournée à la voiture toute vitesse, au motif que les remous de l'eau lui donnaient le vertige. 

    Je comprends aujourd'hui qu'elle se sentait fragile.

    Je comprends aujourd'hui qu'elle se sentait comme moi aujourd'hui.

    Invisible dans la rue.

    Cible offerte au premier véhicule venu.

    Déséquilibrée au moment de descendre d'un trottoir, de s'asseoir ou de se lever, d'ouvrir ou de fermer la porte d'un taxi.

    Intellectuellement mise en difficulté non seulement par de simples calculs arithmétiques mais par les informations les plus banales, l'annonce de perturbations dans le trafic routier, la mémorisation d'un numéro de téléphone, le plan de table d'un dîner.

    "En fait, je me sentais mieux avec l'oestrogène" m'a-t'elle dit peu de temps avant sa mort après s'en être passée pendant des décennies.

    Certes. Elle se sentait mieux avec l'oestrogène.

    Telle aura été "la situation" pour la plupart d'entre nous.

    Et pourtant:

    Et cependant:

    Malgré l'évidence:

    Même si je sais bien que ma peau et mes cheveux, et même mes facultés intellectuelles dépendent de l'oestrogène que je ne possède plus:

    Même si je sais bien que je ne porterais jamais plus les sandales en daim rouges talons de dix centimètres et même si je sais bien que les créoles en or, les leggings en cachemire et les perles en émail ne sont plus vraiment de mise: 

    Même si je sais bien que pour une femme de mon âge le simple fait de relever de tels détails physiques sera perçu par beaucoup comme le signe d'une inconvenante vanité:

    Malgré tout cela: 

    Néanmoins:

    L'idée qu'avoir soixante-quinze ans puisse se manifester sous la forme d'une altération radicale de la situation, d'un "cela" très différent, ne met que tout récemment venu à l'esprit.

     

    Le bleu de la nuit – J. Didion

  • La fin de l’été

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    Charmante soirée mardi avec une ancienne collègue que je n'avais plus vu depuis presque dix ans et C. qui nous a rejointes. L'impression de s'être quittées hier ou presque. J'avais oublié à quel point c'était une jolie personne et comme j'aimais échanger avec elle. Elle vient de fêter son demi-siècle et ses petits sont aujourd'hui de grands ados à l'université. Elle vit mal cette nouvelle décennie, ne sait plus comment s'habiller, où s'habiller, voit son corps changer sans rien pouvoir y faire, raconte tout le mal être de notre âge, comme une nouvelle adolescence et je m'y reconnais tellement que je suis ébahie d'entendre dans la bouche d'une autre tout ce que j'ai ressenti et ressens sans l'exprimer aussi bien.

    Dans ma poche, un livre qui me bouleverse. Le bleu de la nuit de Joan Didion qui raconte la mort de sa fille à l'âge de 39 ans mais surtout qui décrit admirablement de son écriture sèche et incisive les tourments du temps qui passe. 

    Quand vient la saison des nuits bleues, on a l'impression que les journées n'en finissent jamais. Et à mesure que la saison des nuits bleues se rapproche de son terme (inexorable, inéluctable), on est saisi d'un frisson, d'une appréhension physique, maladive, lorsqu'on s'en avise pour la première fois : la lumière bleue s'en va, déjà les jours raccourcissent, l'été n'est plus là. Ce livre s'appelle «Le bleu de la nuit» parce qu'à l'époque où j'ai commencé à l'écrire, j'avais l'esprit de plus en plus souvent tourné vers la maladie, vers la fin des promesses, le déclin des jours, l'inévitable assombrissement, l'agonie de la clarté. Le bleu de la nuit, c'est le contraire de l'agonie de la clarté, mais c'est aussi son avertissement.

    Il y a une saison pour tout .
    L’ecclésiaste bien sur, oui, mais je pense d'abord aux Byrds, "turn turn turn".

    Il y a une saison pour tout, oui, et c'est bien ainsi. Mais pourquoi passent-elles si vite ?