On la trouvait sévère, revêche, colérique. Elle était surtout théâtrale, dramatique, tragédienne. L'école avait déniché je ne sais où cette passionnée des planches dans la ferme intention de relever le niveau des pièces de théâtre des Fancy Fair annuelles. Elle a fait de moi une "femme savante", une "précieuse ridicule" puis une marquise à perruque blonde au temps de la Révolution française, pauvre de moi. Contrairement à la majorité des étudiantes, j'ai vite revu mon jugement hâtif sur ce petit bout de femme extravagant. J'aimais ses emportements exubérants, sa diction idyllique, sa main élégamment levée.
A 18 ans, j'ai quitté l'école et je ne l'ai revue qu'à de très rares occasions. A 40 ans, j'ai emménagé dans l'immeuble que j'habite aujourd'hui et …. je l'ai retrouvée dans l'escalier. Elle se souvenait parfaitement de moi et nous a accueilli le plus joliment du monde. Elle nous a vanté les agréments de la vie en plein centre ville: "Vous verrez, c'est formidable de vivre dans le boum !". A près de 75 ans, je lui enviais son dynamisme et me sentais contaminée par son enthousiasme.
Pendant les dix années où sa voix de cristal et son caractère enjoué ont éclairé le hall d'entrée, nous lui avons décerné le Molière de la top voisine. La seule qui se fendait d'une lettre dithyrambique pour nous remercier des petits biscuits offerts chaque Noël, la seule qui s'extasiait exagérément et ne tarissait pas d'éloges chaque fois qu'elle nous rencontrait, nous qui avions bien sûr les enfants les plus beaux, les mieux éduqués, les plus charmants de toute la planète.
Elle a fait ses adieux à la scène de la vie d'un seul coup, baisser de rideau sans appel, sans rappel. Et tant mieux. Les lamentations n'étaient pas pour elle. On s'était embrassées deux jours avant. Elle m'avait demandé avec emphase: "Dansez-vous la valse ?" et comme je lui rétorquais qu'elle ne pensait pas si bien dire, elle m'a dit: "Cest bien. Continuez à danser, toujours".
Je suivrai vos recommandations, chère Mademoiselle Thilgès, je continuerai à vivre dans le "boum" et à valser, toujours.

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