Catégorie : nuages noirs

  • Italie 2023 – acte 2

     

     

    Ce2953a3-998b-4b8f-9979-66748e4ec216

    J'ai longtemps hésité. Je ne savais plus si je voulais rester ou partir. Je suis allée la voir le mercredi et je savais en partant que je lui disais au revoir pour la dernière fois. Elle était si faible mais en même temps toujours si présente. Mais je suis partie le lendemain à nouveau pour l'Italie. J'ai pleuré une bonne partie du trajet. Nous avons fait étape à Pontarlier et fatiguée d'avoir pleuré, je suis allée dormir tôt. Sis'Cile a appelé vers 23 heures, je dormais et n'ai pas entendu. Evidemment, je me suis réveillée comme souvent à 1 heure du matin et j'ai vu le message. Elle était partie. Je n'ai pas réveillé l'Homme, cela ne servait à rien. Il y avait des lits pour enfants dans la chambre d'hôte, je m'y suis réfugiée pour pleurer en silence.

    Le lendemain, nous traversions les Alpes. J'étais plus sereine, je savais qu'elle ne souffrait plus. Mais j'étais triste, tellement. J'ai installé l'Homme dans un magnifique refuge de montagne et il m'a amenée à Turin retrouver mes sorcières bien-aimées. Elles m'ont portée tout le weekend et j'ai pu sourire et rire malgré tout. On s'est promenées dans les Langhe, à Alba, à Monforte. On a découvert une église sur une place tout en haut du village. C'était juste magique. Un haut parleur diffusait de la musique de jazz, de blues, de reggae. Un instant, il a passé "Every little thing gonna be all right" de Bob Marley. On a pris une video selfie de nous en train de chanter sur la musique. On chantait faux, on riait mais c'était tellement bien. On s'est passé et repassé la video et on se l'est partagée. Elle restera mythique et quand l'une ou l'autre flanchera, on se l'enverra. 

    Après un weekend d'amitié éternelle, j'ai rejoint l'Homme dans son refuge et on s'est promené en montagne pendant deux jours sous la neige; on a rencontré des bouquetins, des chamois, des marmottes à une distance inimaginable, on aurait presque pu prendre les marmottes dans nos bras et toucher les cornes des bouquetins. C'était fou. Et si on a rencontré dix personnes sur ces deux jours, c'est beaucoup. Un moment hors du temps.

    On est rentrés trois jours plus tôt pour les funérailles mais pendant ces quelques jours en Italie, j'ai fait ce qu'elle m'aurait dit de faire: profiter de chaque instant. 

     

  • Le tourbillon de décembre

    821b1321-097d-4bf8-94ad-3c0c4f79e748

     

    On devait aller déjeuner le jeudi, j'avais reporté sans bonne raison (trois déjeuners sur la semaine c'est trop pour ma ligne courbe), il est mort le mardi matin juste après minuit. C'était mon collègue le plus sympa, le plus drôle, le plus généreux et le plus humain de ces quinze dernières années. Il avait pris sa retraite le 1er mars et sa femme le 15 novembre. Ils auront eu le temps de réaliser leurs projets pendant 3 semaines. C'est court. Je n'ai toujours pas bien intégré cette disparition, tellement inattendue et irréelle. Je voulais organiser ma fête de départ au même endroit que lui, aujourd'hui c'est tout simplement impensable. Même de faire une fête d'ailleurs.

    Le sapin est enfin monté. Il nous faut toujours quelques jours. Un jour pour monter la bête, un jour pour mettre les circuits dans l'arbre. Un jour pour les enlever parce que finalement ils ne sont pas bien mis et les arranger à nouveau. Un jour pour accrocher les boules. Un soir pour le contempler avec la satisfaction habituelle. 

    La semaine de mon retraité maison a été tout simplement infernale. Il est devenu la personne de référence de l'immeuble et le syndic donne son numéro de téléphone à tous les corps de métier qui débarquent. Lundi, se lever pour accueillir la livraison de mazout pour l'immeuble alors que nous sommes les seuls qui ne sommes pas chauffés par cette source. Constater que les caves ont été "visitées", prévenir tout le monde, recevoir la police, essayer de ranger un peu tout ce que les voleurs ont retourné, accueillir le toiturier pour un devis. Puis courir sortir le chien de sa soeur empêchée à midi. Mardi découvrir une nouvelle visite des voleurs de cave, attendre la société qui devrait réparer la porte d'entrée qui ne ferme plus, en vain, ils décommandent à cause du temps.  Attendre le chauffagiste parce que malgré la livraison de mazout, une partie des habitants n'est toujours pas chauffée. Il ne viendra pas non plus parce qu'on n'arrive pas à se garer au centre ville. Aller chercher Maoh à la crèche, le ramener chez lui. Mercredi attendre toujours le chauffagiste qui finalement reportera une nouvelle fois parce que trop d'interventions d'urgence, filer sortir le chien à nouveau, attendre un corps de métier pour un devis pour un dégât des eaux chez ma maman qui lui aussi reporte au lendemain, revenir attendre un autre chauffagiste. Jeudi on prend les mêmes et on recommence. Cette fois-ci, ils sont au rendez-vous. Aller chercher Jules et Sam à l'école et à la crèche pour cause de papa exceptionnellement indisponible et de maman pas en état de "marche". Vendredi, le chauffage tombe à nouveau en panne et comme les convoyeurs, l'Homme attend. La retraite, donc. 

    Weekend de pioux, ils ont défilé tout le samedi à tour de rôle, un moment tous ensemble, le temps de laisser leurs parents faire leurs courses de Noël, on a cuisiné, joué, parlé, trinqué. Bonheur. Cette bande me plait tellement. 

    Et ce soir, je finis d'écrire le discours de la fête de départ à la retraite pour une collègue que j'adore. Ah oui et j'ai lavé tous les ours de la bibliothèque. Ils se réchauffent au coin du feu.

    Bref, le tourbillon de la vie.

  • Halloween, olives et contrariétés

    IMG_7358

     

    Halloween, olives et contrariétés, le menu de ces deux dernières semaines. 

    Nous n'avons jamais vraiment fêté Halloween dans notre famille mais depuis que les pioux sont en âge de pouvoir y prendre plaisir, leurs mamans organisent un programme ensorcelé. Anaïs la première avait commencé sur un mode très soft, déguisement gentil, confection de biscuits à thème, activités diaboludiques. Mais cette année, les pioux grandissant, elles se sont lancées à deux dans une préparation démoniaque à grande échelle. Maison playmobil bombée en mauve et orange, personnages de maison hantée, confection de chauve-souris, citrouilles décorées, grand apéro de serpents en pâte feuilletée, de Babybel grimaçants, de seringues de sirop de groseille, confection de biscuits, de tartes aux pommes et surtout grand moment de déguisements, qui en vampire, qui en dragon, en sorcière, en Cruella ou en citrouille. Difficile pour les pioux d'accepter que la fête se termine. C'était tellement ensorcelant !

    Nous sommes partis une semaine rejoindre des amis en Italie pour les aider à la cueillette des olives. Hormis le fait que j'avais opté plutôt pour une semaine de télétravail à l'étranger, compte tenu de mon doigt toujours pas réparé, et laissant à l'Homme le soin d'apporter son aide à la cueillette, c'était une semaine très sympa. Se retrouver tous ensemble, les amis, leurs autres amis qu'on ne connaissait pas, d'autres amis d'amis encore qui nous avaient invités pour un repas chez eux, toutes ces nouvelles rencontres que j'appréhende toujours un peu avant se révèlent neuf fois sur dix tellement enrichissantes. Et la nature, là, au milieu de nulle part, est juste époustouflante.

    Mais cette belle semaine a été gâchée par une gorge en feu, une bouche en ébullition, et la tête pleine de contrariétés nées la veille du départ d'une dispute encore plus stupide qu'inutile avec ma maman. Je n'avais absolument rien à me reprocher – et pour que moi, la meaculpiste née, je le dise, ce doit certainement être vrai – et elle m'a blessée inutilement. Nous avons donc somatisé notre rancoeur mutuelle pendant toute la semaine pour finir par baisser les armes et sécher les larmes.

    Mais une chose est sûre, essayer de contenter tout le monde et de ne blesser personne, c'est se perdre soi-même en chemin. Et je n'ai plus vraiment le temps de me perdre. 

  • Promesse

    IMG_4333

     

    Promesse de printemps, le perce-neige m'a toujours émue. Quand je les ai vus à nouveau dimanche, je n'ai pu m'empêcher de les photographier pour me rappeler. Et en ces temps un peu difficiles, tant à l'échelle mondiale que sur le plan privé, je m'accroche à cette image comme à une bouée de secours. Dans le langage des fleurs, le perce-neige symbolise la consolation. Et je ne peux m'empêcher de penser à Célestine qui elle aussi, par ces temps fragiles, voit dans la nature la grande consolatrice. 

    Son nom de conte de fée rivalise de synonymes tout aussi enchanteurs: snowdrops, clochettes d'hiver, galantes des neiges, gouttes de lait…. Comment ne pas fondre comme flocons au soleil devant cette promesse de printemps, pourtant encore très très timide. 

    C'est aussi le symbole de l'espoir. Dans la Genèse, Adam et Ève, après avoir été chassés du Paradis, se retrouvent plongés dans l’hiver. Dieu eut pitié d’eux et leur envoya un ange pour leur assurer du retour du printemps : avec un flocon de neige, l’ange crée le premier perce-neige ! Dans la tradition anglaise, c’est avec les larmes d’Ève que l’ange crée le premier perce-neige (Eve’s tears).

    Besoin d'espoir et de consolation, voilà comment commence ce mois de mars. 

     

  • Un an

    Covidversary_tx4e3t

     

    Un an déjà qu'on traîne cette situation de merde. Comme beaucoup, je sens le poids de toute cette morosité m'écraser. Et pourtant, on est loin d'être à plaindre. 

    Toujours est-il que je n'arrive plus à écrire vraiment. Alors je laisse la parole copiée collée à Marie Sauvion qui a écrit ce que je voudrais écrire et résume parfaitement mon état d'esprit.

     

    Bien sûr, c’est un anniversaire sans joie — ne parlons pas de bougie, quelle personne sensée aurait l’idée d’en souffler encore en public ? Un an de Covid… Il faut l’écrire pour le croire. Pour mesurer tout ce que nous avons appris depuis ce printemps 2020 où une pandémie nous est tombée sur le coin du nez. Nous savons désormais que, face à des directives ubuesques, nous sommes d’une souplesse à faire pâlir la Nadia Comaneci de 1976. Nous savons que, dans un film de zombies, la puissance France tiendrait vingt-quatre heures. Nous savons que les complotistes vivent parmi nous. Que les scientifiques, nos phares dans la nuit, peuvent perdre le nord. Que lorsque l’on confine les citadins dans leurs clapiers, les oiseaux reprennent du poil de la bête. Et qu’il y a des gens solidaires comme jamais. Depuis un an nous avons applaudi des blouses blanches déterminées, admiré des professeurs vaillants, remercié (pas assez) des caissières héroïques. Nous avons eu mal au cœur devant le JT. Mal à l’âme devant les Ehpad claquemurés. Mal au dos en télétravail, pour les plus chanceux. À l’ère des moocs, nous avons touché les limites de l’enseignement à distance. À l’heure des polémiques sur l’islamo-gauchisme, des étudiants nous ont dit qu’ils avaient faim. Nous savons que la télé bouge encore, qui nous a tenus captifs quatre heures quarante et une minutes par jour en moyenne. Que seuls les livres ont gagné leur statut d’« essentiels » mais que toute la culture le reste à nos yeux. Et qu’elle demeurera un privilège dans ce monde d’après dont on n’ose plus rêver. Nous savons que nous sommes fragiles, que les baisers exigent le « présentiel » et que les autres, vivants et morts, nous manquent. Totalement, tendrement, tragiquement.

     

    Je vais essayer de reprendre la plume, vaille que vaille, mais le coeur n'y est plus. 

  • Moins de mal que de peur

    Stress-difficultes-respiratoires-covid-19

    Une toux sèche la nuit pendant quelques jours puis plus rien. Je préviens les amis où l'on va enfin se retrouver à six pour fêter un anniversaire. Je sais qu'ils ont respecté le confinement à la lettre pour pouvoir se permettre de partir chez les grands parents en Italie pour les vacances. Je ne voudrais pas leur faire prendre de risque inutilement. Ils décident de passer outre mais je sais que cela leur a coûté un effort inhabituel de convivialité.

    Le lendemain, brunch avec d'autres amis. Passage chez ma maman ensuite pour lui régler deux ou trois problèmes administratifs et retour à la maison. Là, sans crier gare, une légère fièvre mais ressenti tempête de frissons. Un chouia de panique. Pas tant pour moi que pour tous ceux que je viens de croiser et qui pourraient, le cas échéant, véhiculer voire choper cette sale petite bestiole.

    Le lendemain, j'appelle le médecin qui m'envoie bien évidemment faire ce fichu test. Deux heures d'attente sous le soleil parce que je ne voulais rentrer dans le "container" d'attente. Pas rigolo du tout ce test mais bon, je me convaincs que je fais ce qu'il faut.

    Ensuite commencent trois longs jours d'attente, pendant lesquels j'ai guetté le moindre symptôme aggravant, j'ai craint la catastrophe pour Maman, anticipé toutes les déconvenues à venir, l'annulation de l'anniversaire de Sappho, l'annulation des vacances, la quarantaine imposée aux amis avant leur propre départ vers les grands-parents. J'ai eu bien le temps de ruminer. J'ai essayé de m'éloigner de l'Homme, j'ai dormi ailleurs, j'ai essayé de ne rien toucher qu'il ne touche lui-même mais c'est presque mission impossible.

    Au bout du troisième jour, quand le médecin m'a appelée, j'en aurais pleuré de soulagement. 

    Moins de mal que de peur mais une angoisse bien envahissante !

  • Miel

    5BD3C0AE-F813-4A9B-B6CC-C39A9C396039

    Le vieux chat est mort….  Dix-neuf ans de vie commune, ça compte, tout de même.

    Il s'est éteint tout doucement comme une bougie qui s'éteint tout à la fin de sa course. L'homme, cet anti-chat, toujours en conflit avec lui, l'a caressé doucement jusqu'au bout. Moi, j'arrosais son poil d'eau salée et je me mouchais trop bruyamment pour la circonstance. 

    Ironie du sort, ce merveilleux chat, qui aura vécu toutes ces années confiné dans la cuisine – immense, plus grande que certains petits appartements, il faut le dire – pour éviter le drame des canapés lacérés, nous quitte en plein confinement de nous, les humains. Ce qui nous aura permis de vivre ses dernières semaines ensemble.

    Par chance, les enfants ont anticipé le déconfinement d'une semaine et l'auront encore vu une dernière fois, encore sur ses quatre pattes mais déjà très fatigué.

    Les pioux l'ont cherché le weekend suivant. Difficile d'expliquer la mort aux tout petits.

    Nous aussi, on le cherche encore, on croit entendre ses petites pattes sur le parquet ou même son miaulement le matin au réveil.

    Mais non, il n'est plus là et il me manque.

  • Grognon ascendant déprime

    Fullsizeoutput_1761

     

    Trois semaines de ce régime et je n'en peux déjà plus. Rien à dire, nous sommes vraiment privilégiés. Nous avons gardé notre boulot, payés 100%. Nous télétravaillons dans des conditions optimales, nous ne sommes que deux, pas de petit bout dont d'occuper chacun à notre tour. Nous nous entendons bien et nous n'avons pas la moindre envie de nous étriper l'un l'autre. Tout va bien. 

    On parvient même à voir quatre de nos enfants et les petits pioux à tour de rôle et ma maman, à distance et masquées. 

    Pas de chance, Kerya a plus que probablement chopé la bête et bien qu'elle aille enfin mieux, le souci ne s'envole pas puisque Quentin attend la vague.

    Alors, pourquoi je me sens si mal ? 

    Je ne me débarrasse pas de ce pressentiment qui m'a envahi bien avant que cette saloperie ne gagne l'Europe. Dès son arrivée en Chine – ou du moins dès que l'on en a été informé – j'ai été submergée par une angoisse toute nouvelle pour moi. Ni H1N1 ni Ebola ni le SRAS ne m'ont pas plus ébranlée que ça mais là je ne sais pas pourquoi, ça me stresse.

    Et puis Pâques approche. En 30 ans, nous n'avons jamais manqué ce rendez-vous familial par excellence. Et je ne me résous pas à l'idée que non seulement nous ne serons pas réunis mais qu'aussi, on rate l'émerveillement de deux petits de deux et trois ans, à cet âge où la magie est pure et totale.

    En gros, j'enrage d'une colère bouillonnante et le trop plein sort par les yeux. Je ne supporte pas les apéros virtuels où chacun donne son avis, ses conseils, ses recettes pour bien gérer le confinement. J'ai peur de perdre mes amis tellement ils m'horripilent pendant ces pseudo-retrouvailles.

    Bref, le confinement ne me va pas du tout.

  • Confinés

    1b542147-22b7-4f0e-8fcf-777be98b0946

     

    Première semaine de confinement:

    L'employeur nous avait déjà mis en télétravail dès lundi mais j'étais loin d'imaginer que dès mardi midi, les mesures seraient aussi drastiques. Rien de plus normal si on veut y arriver mais j'ai malgré tout été prise par surprise. Comment cela, ne plus aller voir ma maman ? Ne plus voir les petits non plus ? Mon sang n'a fait qu'un tour. Le chat s'est pris un coup de pied, pardon le chat, l'Homme s'est pris un coup de gueule, pardon l'Homme. J'ai passé une nuit très agitée. Puis je me suis calmée. J'ai décidé en accord avec Sis'Cile et surtout Swiss'Sis la chef médicale, qu'on irait malgré tout voir maman le mercredi, de loin, masquées et mains lavées. Du moins tant qu'on n'aurait pas le moindre symptôme suspect.

    Et puis chacun s'est enfermé chez soi.

    On travaille beaucoup, ça occupe déjà pas mal les journées. On a un bel open space pour deux et malgré tout mon collègue est assez bruyant au téléphone. Mais j'arrive à le faire manger le midi, c'est un exploit.

    Le weekend, on ne bouge pas non plus, comme prescrit. On fait des petites courses dans le quartier, on se partage les magasins, on tient ses distances. Pour le reste, on est plutot habitués à rester à la maison et à faire plein de trucs. La différence, ce sont les petits. Bien qu'on ait vu un peu Sappho aujourd'hui. On va trouver un moyen pour voir Jules la semaine prochaine.

    Ce qui va me manquer, c'est le printemps qui pointe le bout de ses fleurs. Et c'est pas comme si j'avais encore tant de printemps à vivre. Chacun d'eux compte. 

    Dans l'ensemble, je crois que j'aurai vu une petite dizaine de personnes sur la semaine. C'est peu. J'espère.

    Les rues sont vides. La ville est morte. les réseaux sociaux tournent à plein régime. Les nouvelles anxiogènes rivalisent avec une profusion de blagues drôles et moins drôles. Les apéros virtuels entre amis rapprochent à distance. 

    Ce soir, on devait dormir à Venise. 

    Ce soir, mon papa me manque plus que jamais.

    Et pendant ce temps, des milliers de blouses blanches et vertes se battent pour sauver des vies au risque de la leur. Alors que des milliers de covidiots jouent à la roulette russe avec leur vie au risque de perdre celle des autres.

  • Senior

    DSC_5732

     

    Voilà, le cap est passé. Mais avant d'y arriver, que de larmes, que d'angoisses.

    Je n'ai redouté aucune dizaine, j'ai vécu légère et rayonnante les 30, les 40, les 50. Mais cette dizaine-ci me reste en travers de la gorge. 

    Oh bien sûr, entre le soir de mes 59 ans et le matin de 60 ans, rien n'a changé. Mais le passage à la soixantaine revêt une symbolique bien plus profonde. Vieillir reste difficile, c'est accepter la perte de toute une palette de possibles et se confronter de manière de moins en moins floue à la finitude. La disparition ou la " pénible maladie" de proches mais surtout d'amis de notre génération nous injecte quelques piqûres de rappel au cas où nous n'aurions pas encore compris: tout a une fin….Nous y compris. Et quand on nage dans le bonheur jusqu'à pouvoir se noyer dedans, on en oublie la ligne d'horizon. 

    Vieillir est aussi physiquement douloureux. Je suis fatiguée de dire que je suis fatiguée, de ne plus avoir l'énergie du lapin Duracell, d'avoir une appréhension en descendant les escaliers, d'être sujette aux "urgences" (non pas celles de l'hôpital, celles des commodités les plus proches 🙂 ), je regrette de ne plus pouvoir mettre les chaussures qui me plaisent, de ne plus arriver à maîtriser les bouées qui ne me sont d'aucun secours, bien au contraire. Et tout cela sans être touchée par une maladie bien plus grave ou handicapante. 

    Vieillir c'est aussi renoncer à toute une série de projets qu'on sait maintenant qu'on ne fera plus. Même si certains restent encore techniquement possibles et s'inscrivent encore dans la catégorie des "yaka", on les considère malgré tout comme des illusions perdues: je ne ferai plus une carrière au théâtre, je n'ouvrirai pas un business de chambres d'hôte, je ne verrai pas tous les pays du monde (1. à supposer que je vive encore 20 ans en état de voyager, il y a peu de chances que je puisse m'offrir une petite dizaine de pays par an; 2. sans parler du "flightshame" ni de la campagne anti-"vieux" conducteurs), je ne jouerai pas de la guitare ou du piano et ainsi de suite à l'aune de mes désirs d'un temps, jamais mis en oeuvre. Bien sûr, y'a qu'à…. Mais ce n'est pas aussi simple….. Certaines choses sont définitivement perdues, d'autres n'adviendront jamais. 

    Enfin, et même si c'est bien plus futile, c'est fou ce que le visage change, je ne me reconnais pas, je me deviens en quelque sorte étrangère et l'air de rien, ne plus se reconnaître est une souffrance.

    Toutes ces réflexions se bousculent dans ma tête depuis des semaines, descendent en boule dans ma gorge et remontent en larmes derrière mes paupières avant d'être refoulées sans ménagement dans l'arrière-boutique de mon cerveau bouillonnant.

    J'ai pris le temps de formaliser ces pensées, de les écrire et faire le tri. J'ai relu le billet de Célestine à la veille de son passage dans la catégorie senior et j'y ai puisé l'énergie nécessaire pour sauter. Et j'ai sauté…. comme un bouchon de champagne !

     

    .