Que dire de ces deux semaines de cauchemar ?
- J'ai pu expérimenter à quel point la presse peut parfois dire tout et ni'mporte quoi. Patricia a été déclarée morte bien avant qu'elle ne soit formellement identifiée et que sa famille n'en soit informée. A tel point que l'Agence à Turin a annoncé son décès à tous ses employés avant l'heure. La Gazetta di Parma a claironné qu'elle adorait Parme et qu'elle s'y était immédiatement sentie chez elle. Dans la réalité, Patricia détestait Parme et rêvait de rentrer en Belgique.
- J'ai compris pourquoi on traîne tant à annoncer le décès des malheureux explosés sous prétexte que les corps ne sont pas identifiés. Ce n'est pas tant l'identification qui pose problème mais bien la reconstruction d'un corps en puzzle qui soit plus "présentable" à la famille.
- Il n'y a rien de pire pourtant que cette attente et cette angoisse de l'attente. On oscille entre espoir fou, incrédulité, déni et désespoir. Que dire de ceux qui ne retrouvent jamais leurs disparus.
- Je n'ai jamais autant embrassé et étreint de collègues proches et beaucoup moins proches qu'au cours de ces deux semaines.
- J'aurais tellement voulu disparaître et me terrer dans un trou de souris et ne pas devoir m'occuper du livre de condoléances, de l'installation d'un petit "autel" à sa mémoire, de la commande du minibus pour emmener les collègues à l'enterrement, de la commande des couronnes de fleurs, des communications au personnel sur les événements.
- Je n'aurais jamais dû accepter d'écrire un discours en hommage à Patricia au cours de la cérémonie d'adieu. J'ai mal vécu la censure du papa qui refusait toute allusion prétendûment négative à sa fille. Nos "21 ans de fous rires, de disputes, d'agacement mutuel, de tendresse, de confidences, de soutien l'une de l'autre, enfin d'amitié, quoi" sont devenus "21 ans de fous rires, de taquineries mutuelles, de tendresse, de confidences, de soutien l'une de l'autre, enfin d'amitié, quoi". Ce que j'ai refusé d'entériner.
- Je regrette infiniment que notre histoire se soit effectivement terminée sur un agacement mutuel, précisément sur une question d'intolérance vis-à-vis d'une population déjà stigmatisée – cruelle ironie du sort -. On ne pourra jamais rattraper ce moment-là.
- J'ai une rage indicible vis-à-vis de deux collègues qui ont eu l'indécence crasse de me demander de ne pas oublier leur dossier ou leur question sur le parvis de l'église à la sortie de la cérémonie.
- Je suis épuisée. Et ce n'est absolument pas le moment de faire une pause et de prendre du recul. Je vais encore passer à côté du printemps…..

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