Catégorie : Livres

  • Les petits plaisirs

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    Après tout un été de pioux, dix jours rien qu'à nous deux. Enfin presque. Voilà quelque temps que J et S insistent pour qu'on passe quelques jours avec eux dans cette île au large de la Sicile, plutôt difficile d'accès. Ils y ont loué un dammuso pour une dizaine de jours pour y convier quelques amis. Le hic, c'est qu'ils ont réservé aux mêmes dates où nous avons déjà depuis longtemps notre réservation dans notre sacro-sainte Venise. Et donc, un peu de guerre lasse, un peu pour ne pas les vexer, nous avons fini par amputer notre séjour à Venise de 3 jours, pris nos billets d'avion Venise-Palerme, Palerme-Pantelleria et Pantelleria-Venise. Et nous nous sommes embarqués, un peu la moue boudeuse. A tort, comme toujours, quand nous chaussons nos souliers de plomb. L'île est belle, même si nous ne la voyons pas avec les mêmes yeux amoureux que J. – mais nous pouvons comprendre puisque nous vivons cet amour inconditionnel avec la Sérénissime – mais surtout ils ont invité des amis que nous ne connaissions pas à l'exception d'un couple. Et c'est là que souvent la magie opère. Tous plus sympas les uns que les autres, de belles personnes, drôles aussi. Un couple de Romains, un couple de Roumains, un Napolitain et une Néerlandaise. Un arc en ciel d'horizons différents. Et on en repart plus riches qu'avant.

    Retour à Venise où nous avions laissé la voiture, changement de valises et nous voilà à nouveau dans la ville du bonheur. On retrouve notre sous-toiture, notre terrasse sur le toit. Et c'est parti pour dix jours d'expos, de restos et de journées lecture en mode lézard. Je suis toujours émerveillée de voir qu'on peut passer dix jours ensemble H24 sans jamais s'ennuyer ou avoir envie de souffler. Je suis bien avec lui et il me semble bien avec moi.

    J'ai dévoré trois livres: Limonov d'Emmanuel Carrère; la Danse de la Mouette d'Andrea Camilleri; et Pierre-Auguste Renoir, mon père de Jean Renoir. A la descente, on s'était arrêté pour voir une expo sur les Regards Croisés de Renoir et Cézanne. Et j'ai acheté le livre pour poursuivre cette plongée dans la magie de Renoir.

    On s'est offert cinq expos tout aussi différentes qu'intéressantes:

    • Une installation d'Eva Jospin assez féérique, une forêt faite de tableaux brodés et de cartons finement ciselés. Un magnifique travail et une impression de toute beauté.
    • Une rétrospective sur l'oeuvre de Robert Indiana, connu surtout pour sa sculpture du mot LOVE, reprise sous des dizaines de forme, mais qui a créé bien plus que ça en grand maître du pop art. J'ai adoré.
    • Une installation complètement folle reconstituant un soi-disant mont de piété à l'endroit même de l'ancien Mont de Piété de Venise, devenu la Fondation Prada (!), un amoncellement d'objets totalement disparates, des piles de journaux, des outils, des collections de luges, des vélos, des bijoux de pacotille par  centaines, des civières de la Croix-Rouge, des monceaux de vêtements, j'en passe autant que j'en oublie. 
    • Une exposition sur l'artiste de rue Ernest Pignon-Ernest, des portraits magnifiques dessinés au fusain de Pasolini, Alma Akhmatova ou Forough Farrokzhad, poétesses l'une russe, l'autre iranienne, faisant écho à mes lectures toutes récentes. Je ne les connaissais pas avant de les lire cette année et je les retrouve par hasard – mais est-ce un hasard ? – dans  cette expo.
    • Une grande foire d'artisanat du monde entier organisée sur le thème de la vie à la mort. Beaucoup de belles choses en peu de temps.

     

    Et last but not least, on s'est régalé dans quelques restaurants, connus ou découverts, mais pour la plupart exquis dans l'assiette et dans le verre.

    Bref, encore un séjour haut en bonheur. 

     

  • Les pépites culturelles des dernières semaines

     

    Noguchi

    Nuages et feuilles, d'Akemi Noguchi, 2005, Manière noire

    J'ai vu tant de belles choses ces dernières semaines que je ne résiste pas au plaisir de les partager.

    Un opéra de Carl Maria von Weber, Der Freischütz, premier opéra en allemand. Rien à voir avec le romantisme allemand à la Wagner. C'est très joyeux, même si l'intrigue n'est pas légère puisqu'il s'agit d'un thème très faustien du don de son âme au diable, mais même si les airs sont incroyablement gais comme chez Verdi – qui n'a pas son pareil pour chanter l'horreur, le drame et la tragédie sur un ton on ne peut plus guilleret – (genre Murat dirait: "Ah je ris de me voir si blanc dans cette baignoire…."), au moins ici le rideau tombe sur un happy end. Et cerise sur le gâteau ou boule de cristal sur le dos de la main, la prestation totalement magnifique de Clément Dazin, jongleur, danseur, circassien, dans le rôle du Diable.

    Une pièce de théâtre adaptée de 1984 de George Orwell. Une adaptation super bien montée qui fait froid dans le temps. Incroyable comme ce roman écrit en 1948 était si visionnaire et à quel point la réalité a dépassé la fiction. Quand j'ai lu le livre il y a plus de 30 ans, je n'ai pas été particulièrement impressionnée mais là, 3 décennies plus tard, j'étais presque terrorisée à l'idée de cette intrusion dans notre vie. Bon, ce n'est pas comme si je ne le savais pas, je suis consciente de m'exposer – peu mais toujours trop – sur les réseaux sociaux, je connais – un peu mais pas assez – les rouages parfaitement huilés qui font tourner la machine, les algorithmes qui rythment nos vies virtuelles, mais là, c'était plutôt flippant.

    Otello de Verdi à Viva l'opéra avec un de mes ténors chouchous, Jonas Kauffmann. Trois heures à l'écouter, trois heures à le regarder surtout, je deviens une midinette du troisième âge. Comme m'a dit récemment un collègue assez jeune, au sortir d'un quintuple pontage, le plus étrange est d'avoir un cerveau de gamin(e) dans un corps de senior. Et ce stupide Otello que j'ai toujours tendance à considérer comme un imbécile fini a pris sous ses traits et par son jeu scénique une dimension plus humaine, me donnant à considérer la jalousie comme une maladie dont souffre vraiment le vilain jaloux plutôt que comme une tare insupportable à vivre pour les victimes de ce sentiment.

    Ce qui arrive: Une pièce très originale en ce qu'elle est l'adaptation très fidèle d'un roman graphique américain écrit il y a une dizaine d'années par Richard Mc Guire, Here.  Le concept du roman est déjà très particulier. Chaque planche présente un même lieu mais des personnages habitant ce lieu à des moments différents et sans réelle chronologie. Il s'agit en majeure partie de la même maison où se suivent plusieurs générations. La transcription de ce roman graphique en pièce de théâtre est un véritable succès et j'ai adoré ces scènes de famille en va-et-vient incessants qui nous renvoyaient à notre propre histoire de tribu familiale avec les références musicales, vestimentaires, comportementales et autres qui s'imposent. Un bijou.

    Un livre à faire circuler absolument: Le garçon de Marcus Malte. Pas tant pour l'histoire que pour l'écriture magistrale, une pépite vraiment. J'ai au moins appris une centaine de mots nouveaux dans ce livre, tous utilisés avec un à-propos incroyable. Je ne m'attendais pas à ça, sachant que la collègue qui me l'a passé n'est pas à proprement parler la reine de l'éloquence. Mes bêtes préjugés non maîtrisés en ont pris un coup et je me suis bien flagellée mentalement.

    LUCA: La meilleure pièce de l'année selon moi. L.U.C.A. signifie Last Universal Common Ancestor. Deux petit-fils d'Italiens immigrés dans les années 50-60 revisitent de manière génialogique la problématique des origines et se trouvent un L.U.C.A.dans les montagnes de Zagros en Iran. Sorte de documentaire joyeux et sérieux à la fois qui aborde aussi l'incroyable refus de ces anciens immigrés de considérer les migrants d'aujourd'hui dans une situation similaire à la leur. A voir et revoir.

  • Fragile

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    Parce que j'ai senti le besoin impérieux de le recopier ici. Sans autres commentaires. 

     

    Un médecin à qui je parle de temps en temps me dit que je me suis peut-être mal ajustée à la vieillesse.

    Faux, ai-je envie de dire.

    En vérité, je ne me suis pas du tout ajustée à la vieillesse.

    En vérité, j'ai vécu toute ma vie à ce jour sans croire sérieusement que je vieillirais.

    Je ne doutais pas un seul instant que je continuerais à porter les sandales en daim rouges à talons de dix centimètres qui depuis toujours étaient mes préférées.

    Je ne doutais pas un seul instant que je continuerais à porter les créoles en or qui depuis toujours avaient ma faveur, les leggings en cachemire noir, les perles en émail. 

    Ma peau se chargerait d'imperfections, de ridules, et même de tavelures (tel est, à soixante-quinze ans, le diagnostic cosmétique qui me semblait réaliste) mais demeurerait pour l'essentiel inchangée, aussi saine qu'elle l'avait toujours été. Mes cheveux perdraient leur couleur d'origine mais je pourrais toujours y remédier en laissant un peu de gris autour du visage et en confiant à Johanna de chez Bumble et Bumble le soin de teindre le reste. Je verrais bien que les mannequins croisés lors de ces visites bisannuelles au salon Bumble et Bumble auraient seize ou dix-sept ans tout au plus, je n'aurais aucune raison d'interpréter la différence d'âge comme un échec personnel. Ma mémoire flancherait mais qui n'a pas la mémoire qui flanche. J'aurais plus de problèmes de vue sans doute qu'avant l'époque où j'avais commencé à voir le monde à travers un voile soudain de nuages faits, qu'on eût dit faits de dentelle noire et qui étaient en réalité du sang, résidu de plusieurs déchirures et décollements rétiniens, mais il ne ferait toujours pas le moindre doute que l'étais capable de voir, de lire, d'écrire, de traverser aux carrefours sans crainte.

    Pas le moindre doute que tout cela n'était pas irrémédiable. 

    Quoi que fût "cela". 

    J'avais une foi absolue en ma capacité à surmonter la situation. 

    Quelle que fût "la situation". 

    A soixante-quinze ans, ma grand-mère a été victime d'une hémorragie cérébrale, s'est effondrée dans la rue, non loin de chez elle à Sacramento, a été transportée au Sutter Hospital et y est morte dans la nuit. Telle a été "la situation" pour ma grand-mère. A soixante-quinze ans, ma mère a appris qu'elle était atteinte d'un cancer du sein, a fait deux cycles de chimiothérapie, a été incapable d'en tolérer un troisième et un quatrième, a vécu néanmoins jusqu'à deux semaines de son quatre-vingt onzième anniversaire (le moment venu, c'est d'une insuffisance cardiaque congestive qu'elle est morte, pas du cancer) mais n'a plus jamais été vraiment la même. Certaines choses se détraquaient. Elle perdait de son assurance. La foule lui faisait peur. Elle n'était plus tout à fait à l'aise aux mariages de ses petits-enfants ou même, à vrai dire, aux repas de famille. Elle lâchait des remarques déroutantes, parfois même agressives. Quand elle est venue me voir à New York, par exemple, elle a déclaré que l'église épiscopale de St James dont la flèche et le toit en ardoises emplissent toute la vue des fenêtres de mon salon, que c'était l'église "la plus laide que j'ai jamais vue". 

    Quand sur sa côte à elle et à sa propre initiative, je l'ai emmenée voir les méduses à l'aquarium de Monterey Bay, elle est retournée à la voiture toute vitesse, au motif que les remous de l'eau lui donnaient le vertige. 

    Je comprends aujourd'hui qu'elle se sentait fragile.

    Je comprends aujourd'hui qu'elle se sentait comme moi aujourd'hui.

    Invisible dans la rue.

    Cible offerte au premier véhicule venu.

    Déséquilibrée au moment de descendre d'un trottoir, de s'asseoir ou de se lever, d'ouvrir ou de fermer la porte d'un taxi.

    Intellectuellement mise en difficulté non seulement par de simples calculs arithmétiques mais par les informations les plus banales, l'annonce de perturbations dans le trafic routier, la mémorisation d'un numéro de téléphone, le plan de table d'un dîner.

    "En fait, je me sentais mieux avec l'oestrogène" m'a-t'elle dit peu de temps avant sa mort après s'en être passée pendant des décennies.

    Certes. Elle se sentait mieux avec l'oestrogène.

    Telle aura été "la situation" pour la plupart d'entre nous.

    Et pourtant:

    Et cependant:

    Malgré l'évidence:

    Même si je sais bien que ma peau et mes cheveux, et même mes facultés intellectuelles dépendent de l'oestrogène que je ne possède plus:

    Même si je sais bien que je ne porterais jamais plus les sandales en daim rouges talons de dix centimètres et même si je sais bien que les créoles en or, les leggings en cachemire et les perles en émail ne sont plus vraiment de mise: 

    Même si je sais bien que pour une femme de mon âge le simple fait de relever de tels détails physiques sera perçu par beaucoup comme le signe d'une inconvenante vanité:

    Malgré tout cela: 

    Néanmoins:

    L'idée qu'avoir soixante-quinze ans puisse se manifester sous la forme d'une altération radicale de la situation, d'un "cela" très différent, ne met que tout récemment venu à l'esprit.

     

    Le bleu de la nuit – J. Didion

  • Les pages de cet été

     
    9782070440511

    Entre ciel et terre – Jón Kalman Stefánsson

    J'ai une petite marotte (en fait, j'en ai des dizaines) qui veut que j'achète presque systématiquement les livres dont le titre contient le mot "ange". Après je les empile sur la cheminée du salon, là où des anges nous sourient au plafond. J'ai donc acheté La tristesse des anges sans savoir que c'était la suite d'un premier livre. Que je me suis donc empressée d'acheter. Voilà la petite histoire de Entre ciel et terre. Et tout de suite, j'ai adoré cette histoire de pêcheurs islandais, si bien écrite, qu'on ressent le froid aux pieds dans les bottes encaoutchouc et on sent le parfum des embruns et l'odeur forte du poisson.

     

    Il est peu de choses aussi belles que la mer par une magnifique journée ou par une nuit limpide, quand elle rêve et que le clair de lune est la somme de ses rêves.

     

     Celui qui meurt se transforme immédiatement en passé. Peu importe combien il était important, combien il était bon, combien sa volonté de vivre était forte et combien l'existence était impensable sans lui : touché ! dit la mort, alors, la vie s'évanouit en une fraction de seconde et la personne se transforme en passé. Tout ce qui lui était attaché devient un souvenir que vous luttez pour conserver et c'est une trahison que d'oublier. Oublier la manière dont elle buvait son café. La manière dont elle riait. Cette façon qu'elle avait de lever les yeux. Et pourtant, pourtant, vous oubliez. C'est la vie qui l'exige. Vous oubliez lentement, mais sûrement, et la douleur peut être telle qu'elle vous transperce le coeur.

     

    S'en vient le soir
    Qui pose sa capuche
    Emplie d'ombre
    Sur toute chose,
    Tombe le silence,

    lit Bardur dans le Paradis perdu, il incline le livre afin que la lampe y projette sa clarté, une lumière qui parvient à illuminer un vers bien tourné atteint probablement son but. Ses lèvres s'animent, il lit maintes fois le passage et, à chaque fois, l'univers qu'il abrite en son for intérieur s'élargit et gagne en ampleur.

     

     

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    La couleur du lait – Nell Leyshon

    Encore un livre de la tournante que j'ai décidé d'arrêter l'an dernier. A priori interloquée par l'écriture sans majuscule, dans un langage incorrect, j'ai presque voulu fermer le livre. Mais on comprend vite que l'écriture traduit le manque d'éducation d'une jeune fille, enfants de fermiers rustres, qui se trouve envoyée contre son gré dans la maison du pasteur pour s'occuper de son épouse malade. Où elle découvre la lecture et malheureusement d'autres choses.

     

    Des fois la mémoire c'est bien car sans les souvenirs il ne reste rien de la vie. mais d'autres fois elle retient des choses qu'on préférerait oublier et après on a beau essayer de s'en débarrasser elles reviennent quand même.

     

    je les ai lus.
    mes deux premiers mots.
    j’ai passé mon doigt sur la couverture du petit livre noir. je sentais les lettres gravées dans le cuir et je les lisais tout haut. la. bible, j’ai dit. la bible.
    il a frappé dans ses mains. félicitations. tu vas progresser vite. il a montré le livre que je tenais. c’est pour toi. et chaque fois que tu souhaiteras te souvenir de ce que tu as appris tu n’auras qu’à le regarder.
    il est à moi ?
    mais oui. tu peux le garder.
    j’ai serré le livre de cuir. je l’ai serré contre moi.
    ne le perds pas.
    ça risque pas et si vous croyez une chose pareille, vous êtes un foutu imbécile.
    mary !
    pardon. pardon révérend. je voulais pas dire ça. c’est sorti parce que je suis trop enthousiasmée.
    enthousiaste.
    enthousiaste. oui. je me suis levée. merci. merci. je me suis dirigée vers la porte.
    mary. le plateau.

    j'ai regardé autour de moi. alors c'est ici que vous venez pour bouder ? j'ai fait.
    pardon ?
    Edna a dit que c'était le boudoir.
    madame a ri.

     

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    Chroniques de San Francisco; Anna Madrigal – Armistead Maupin

    C'était la série que Sis'Cile m'avait passée quand on était jeunes (enfin quand j'étais jeune et elle encore beaucoup plus jeune), qu'on avait adorée toutes les deux et qui racontait la saga d'une bande d'étudiants qui vivent tous chez Anna Madrigal, une logeuse qui tient un petit immeuble sur Barbary Lane et cultive de la marijuana. Etudiants caractérisés par le souci de vivre librement leurs passions, leurs amours, leurs sexualités.

    Le dernier tome en date est l'histoire d'Anna Madrigal, devenue très âgée et revivant son enfance et sa vie avant Barbary Lane.

     

    Il a tendu le bras au-dessus de la table pour prendre sa petite main manucurée. La sienne était constellée de plaques sombres, comme la robe d'un cheval pie, aux formes trop variées et inégales pour être considérées comme des tâches de rousseur. "tâches de vieillesse ", avait-il entendu son père les appeler au temps où il était encore étudiant et où son vieux accusait déjà les coups de l'âge. Mais l'expression lui paraissait maintenant réductrice. "Tâches de vie bien remplie " lui semblait plus adéquat.

     

    Certains boivent pour oublier.
    Moi je fume pour me souvenir.

     

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    Okinawa – Jean-Paul Curtay

    Le bouquin qui a fait mon bonheur cet été au bord de la piscine. Un programme de vie, un régime alimentaire, destinés à nous aider à mieux vivre notre vieillesse. Okinawa est une île du Japon qui compte le plus grand nombre de centenaires heureux et en bonne santé. Le livre analyse assez scientifiquement, mais pas trop non plus sinon je ne comprendrais rien, tous les mécanismes de cette longévité en bon état. J'y ai puisé toute une série de bonnes idées et résolutions que j'applique chaque jour depuis, avec un bien-être immédiat certain. Je recommande. En tout cas, moi, j'y trouve totalement mon compte.

     

    Il n’y a qu’une seule efficacité: celle qui marche. Que cela demande peu ou énormément d’efforts, cinq minutes ou cinquante ans, que cela coûte cher en souffrance ou en argent, ou rapporte gros et soit ‘super-jouissif’ n’est pas le plus important. Le plus important est que nous poursuivions vraiment ce qui compte, ce qui a de la valeur, du sens pour nous; que nous fassions le premier pas, puis le deuxième et ainsi de suite avec une persistance inépuisable, sans exigence de résultat. Et là, tout devient possible.

     

     Centrés, solides, ‘coriaces’, outillés pour rebondir quoiqu’il arrive.
    Cela repose d’abord et avant tout sur une ‘vision’, une carte de valeurs. Quoiqu’il arrive, la vie est belle, parce que cela ne se raisonne pas, c’est. C’est comme cela. Il suffit de s’arrêter sur le fait qu’il n’était pas obligatoire que l’univers existe, que la Terre se forme, que la vie apparaisse, qu’une évolution nous fasse naître à chaque génération dans plus de connaissances, de moyens technologiques, de beautés artistiques accumulées par les générations précédentes.

     

     

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    El paraiso en la otra esquina – Mario Vargas Llosa

    Après avoir découvert Mario Vargas Llosa en espagnol lors de notre voyage au Pérou, je m'étais promis de poursuivre la lecture de cet auteur, toujours en espagnol. Cette fois, il raconte en parallèle l'histoire de Flora Tristan, militante féministe, pré-syndicaliste dont l'idéal est l'union internationale de tous les opprimés (chômeurs, ouvriers, femmes) en vue d'infléchir les bourgeois et de leur offrir des conditions de vie meilleures et de son petit-fils, …. Paul Gauguin. Que je découvre. On voyage dans tous les coins de France, au Pérou d'où vient le père de Flora et dans les îles du Pacifique où Gauguin a terminé sa vie. Passionnant, instructif, j'adore.

    Les extraits ci-dessous sont en français:

    Tu avais peint ta meilleure toile non seulement avec tes mains, avec tes idées, ton imagination et ton métier, mais aussi avec ces forces obscures venues du fond de l'âme, le bouillonnement de tes passions, la fureur de tes instincts, ces impulsions qui surgissaient dans les tableaux exceptionnels. Les tableaux qui ne mourraient jamais, Koké. Comme l'Olympia de Manet.

     

    Qu'il était difficile de convaincre beaucoup de tes compatriotes que tous les êtres humains étaient égaux, quels que soient la couleur de leur peau, la langue ou le dieu qu'ils priaient! Même quand ils semblaient l'admettre, des que surgissait un différend elle voyait affleurer le dédain, le mépris, les insultes, les propos racistes ou nationalistes.

     

    Elle ouvrit l'oeil à quatre heures du matin et pensa : "C'est aujourd'hui que tu commences à changer le monde, Florita." Nullment inquiète à la perspective de mettre en marche le mécanisme qui, au bout de quelques années, devait transformer l 'humanité en faisant disparaître l'injustice.

     

    S'il ne faisait pas l'amour, son inspiration s'évanouissait. Aussi simple que ça.

     

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    L'océan au bout du chemin – Neil Gaiman

    Encore un livre de la tournante. Une découverte. Un monde de fantaisie et de surréalisme à l'anglaise. Genre contes de Narnia. J'ai adoré.

     

    Les souvenirs d'enfance sont parfois enfouis et masqués sous ce qui advient par la suite, comme des jouets d'enfance oubliés au fond d'un placard encombré d'adulte, mais on ne les perd jamais pour de bon

     

    L’enfance ne me manque pas, mais me manque cette façon que j’avais de prendre plaisir aux petites choses, alors même que de plus vastes s’effondraient. Je ne pouvais pas contrôler le monde où je vivais, garder mes distances avec les choses, les gens ou les moments qui faisaient mal, mais je puisais de la joie dans les choses qui me rendaient heureux.

     

    Nous avons cueilli quelques cosses de pois, pour les ouvrir et manger les pois à l'intérieur. Les petits pois étaient pour moi une énigme. Je ne comprenais pas pourquoi les adultes prenaient des choses qui avaient si bon goût quand elles étaient fraîches et crues pour les mettre en boîte de conserve et les rendre écœurantes.

     

    Nous sommes restés assis là, côte à côte, sur le vieux banc de bois, sans rien dire. Je pensais aux adultes. Je me suis demandé si c'était vrai: si en réalité c'étaient tous des enfants enveloppés dans des corps d'adultes, comme les livres pour enfants cachés au milieu de longs bouquins ennuyeux pour adultes, du genre qui ne contiennent ni illustrations ni dialogues.

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    Les hommes tremblent – Mathieu Lindon

     

    Cadeau de Swiss'Sis pour Noël  ou mon anniversaire, je ne me souviens plus. L'histoire d'un sans-abri qui squatte le hall d'entrée d'un immeuble à appartements. Personne n'ose l'en chasser, personne n'est heureux de le voir dormir, manger, parfois faire l'amour dans cet endroit. Sans compter les commentaires qu'il se permet de faire à chacun des locataires sur leur vie. Caustique et interpellant.

     

    Sans que Martin soit expulsé manu militari, il devrait être possible de le convaincre de passer son temps dans le local poubelles, qui est très bien tenu et assez spacieux, de sorte qu'il ne manquerait pas de place pour se mettre à l'aise, même avec Martine, et lui-même ne serait pas sans cesse interrompu dans ses rêveries par des allées et venues. Les allées et venues, pour leur part, n'auraient pas sous leurs yeux, à chaque fois qu'il quittent ou regagnent leur appartement, cette espèce de loque prétentieuse qui donne son avis sur tout et sur chacun. Mais Martin a des complices dans l'immeuble, des locataires principalement, qui tiennent à faire connaître leur idée de l'humanisme, laquelle consiste à se scandaliser de tout contact trop poussé entre les hommes et les déchets. Qu'est-ce qu'ils croient ? Que, dans des pays moins favorisés, les pauvres gens ne fouillent pas jour les décharges d'ordures comme une île au trésor, pour y trouver de quoi se nourrir ou commercer jusqu'à demain? Martin, il était juste question qu'il passe ses journées et dorme, qui plus est éventuellement avec sa Martine, dans la Rolls des locaux poubelles.

     

    Les relations sexuelles d'un appartement à l'autre, ce n'est pas commode pour les adultères à cause des risques de rencontres avec le troisième larron que cela suscite – mais entre adultes consentants pas mariés, libres de leurs fesses ?

     

    Un homme tremble au bas de l'immeuble. Le froid, la peur, Parkinson? Faut-il appeler les services sociaux, la police, les urgences? L'alcool, ça n'a vraiment pas l'air. La faim? Faut-il lui offrir un sandwich? Y' a-t-il quelque chose à faire ou rien, comme d'habitude?

     

     

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    Fuir Pénélope – Denis Podalydès

     

    Cadeau de Maïté. Elle me l'a offert pour la Grèce, les échanges en grec qu'elle avait repérés dans le livre en le feuilletant. C'est l'histoire du premier film de Podalydès avec un metteur en scène inconnu dont c'était aussi le premier film. Surprise, suprise, Wikimachin m'apprend que ce metteur en scène est aujourd'hui un collègue à moi (et à Maïté et JD) qui ne travaille plus du tout comme metteur en scène. Le monde est petit.

     

    Yorgos dit une fois: Je veux rentrer chez moi me retrouver avec ma femme et mes enfants. Cette phrase ne souffrait ni enjolivure ni réplique. Je rêve de dire un jour pareil mot, et qu'ils disent ce qu'ils signifient, ni plus, ni moins que tout le bonheur possible en ce monde.

     

    Comme hypnotisé par la deux-chevaux [en stationnement], je roule vers elle; je la vois arriver mais ne freine pas, je crois en avoir le temps ; je ne freine pas encore ; je roule. C'est comme si je la désirais. Je ne me l'explique pas. Mon maître [d'auto-école] est incrédule. Il me regarde. Comme un poids, j'éprouve son effort pour me comprendre, me déchiffrer. Comment lui dire que je ne suis pas plus affranchi de cette énigme? Je le regarde à mon tour. L'inquiétude le saisit; pire que ça : son visage est tout raide. Masque mortuaire. L'angoisse me prend. Le maître voit sa propre stupeur grandir dans la mienne, et moi je me pétrifie comme dans mes grands moments de peur définitive, préférant qu'on en finisse, qu'on y passe tous, puisque, de toute façon, tout est foutu, n'attendez plus rien de moi. Aucun sens de la survie ni de la révolte.

     

     

     

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    Se changer, changer le monde – Christophe André

    Un livre du collectif Emergences, 5 hommes d'une grande sagesse, un moine bouddhiste, un psychiatre, un agriculteur, un philosophe et un professeur de médecine.
    Face au mal-être contemporain, face à la crise de sens et aux désastres écologiques, ils donnent des conseils pratiques pour participer à un monde plus humain.
    Je n'ai rien appris de très nouveau mais cela m'a fait plaisir de le lire malgré tout.

     

    Plus nous sommes indignés, plus nous avons besoin d'être conscients afin que nos actions restent en cohérence avec nos idéaux.

     

    Si nous perdons le contact avec la nature dont nous faisons partie, alors nous perdons la relation avec l'humanité, avec les autres.

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    Le voyage en Italie – Goethe

     

    Cadeau d'Antonios et Marie-Pierre. Ceux qui m'offrent toujours des livres qui m'éduquent à la littérature. Celui-ci est encore en cours de lecture. Pas facile à lire et pourtant très beau. Et il m'a donné l'envie de me remettre à l'allemand.

     

     Je me suis enfin de Carlsbad à trois heures du matin : autrement on ne m'aurait pas laissé partir.

     

    Ce qu'il y a d'agréable en voyage, c'est que, par la nouveauté et la surprise, l'habituel prend l'air d'une aventure.

     

     

     

     

  • Les derniers livres

     
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    Ta façon d'être au monde – Camille Anseaume

    Sis'Cile m'a passé ce livre en le recommandant fortement. D'abord, complètement perdue par le procédé narratif de l'auteur qui mélange allègrement le "je, le "tu" et le "elle" dans le premier chapître, histoire de brouiller les pistes pour le lecteur qui ne sait plus qui est qui de ces deux amies d'enfance si différentes l'une de l'autre. Puis dans le deuxième et second chapitre, seule l'une d'elle prend la parole et l'on comprend mieux. La fin est imprévisible et bouleversante.

     "c'est bizarre ,quand je suis contente ça me rend triste parce que je me dis que quand ça sera fini je serais triste"                          

    Figure-toi que vous veniez toutes les deux d’avoir une petite sœur qui s’appelait pareil, enfin « pareil » c’était pas son prénom, disons qu’elles avaient le même, de prénom, et aussi d’âge. Tu lui as dit que la tienne était trisomique, elle a répondu que la sienne était capricorne.

    Peut-être qu'il faut changer d'échelle. Si on compare sa vie à la nôtre, on ne voit que la cassure. Mais si je regarde sa vie seule, si j'imagine un trait et que je zoome sur lui, alors je ne vois plus que le trait est petit… Je je vois juste plein, du début à la fin. Sa vie a été pleine finalement….

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    Le Maître ou le tournoi de Go – Yasunari Kawabata

    Le premier des trois derniers livres que m'a offerts Antonios. Il a l'art de m'offrir ce que jamais je n'imaginerais acheter et je suis toujours sous le charme de ce qu'il m'invite à découvrir. Celui-ci, le Maître ou le tournoi de Go, grand classique de la littérature japonaise, est totalement inattendu. Un journaliste raconte un tournoi de go qui dure 6 mois et qui oppose le Maître qui remet son titre en jeu malgré sa santé qui décline de plus en plus au cours du tournoi et un jeune joueur de go d'une trentaine d'années. Le récit raconte les enjeux, les tensions ainsi que tout l'art du jeu. Sublime petit bouquin qui m'a donné l'envie de me mettre au Go.

    L'éventail serré dans le poing, le Maître se leva; il empruntait tout naturellement l'attitude d'un samouraï qui saisit sa dague. Il s'assit devant le damier, les doigts de la main gauche glissés dans le hakama, la jupe de cérémonie, l'autre un peu fermée. Il leva la tête, le regard droit. Otaké prit place en face de lui. Après s'être incliné devant son adversaire, il saisit le bol rempli de pions noirs sur le damier pour le poser à sa droite. Il salua pour la seconde fois puis, immobile, ferma les yeux.

    Soudain cette agitation cessa, le Maître retrouva son calme, son souffle redevint tranquille, mais personne n'aurait pu dire exactement quand la paix était revenue. Je me demandais si c'était le signe du départ, le passage de la ligne pour l'esprit qui affronte la bataille. Etais-je témoin des mouvements de l'âme du Maître au moment où, sans même s'en rendre compte, il recevait l'inspiration, le souffle divin ?

     

     La-Clef

     

     La Clef: la confession impudique – Junichiro Tanizaki

     

    Un respectable professeur d'université, à l'âge du démon de midi, ne parvient plus à satisfaire sa jeune femme dotée d'un tempérament excessif. Après avoir essayé divers excitants, il s'aperçoit que la jalousie est un incomparable stimulant.

    Chacun des deux époux tient un journal, sachant très bien que l'autre le lit en cachette…la société bourgeoise japonaise de l'après-guerre est encore empreinte de ses traditions de pudeur et de retenue.

    Un roman audacieux sur un sujet délicat, qui interpelle et soulève beaucoup d'interrogations sur les mystères de la sexualité et l'importance de la communication au sein du couple.

     

    Une moitié de moi-même déteste violemment mon mari, mais une autre l'aime tout aussi violemment. Nous ne sommes en réalité pas faits pour nous entendre, mais je ne suis pas pour autant disposée à aimer quelqu'un d'autre. Je suis engluée dans de vieux idéaux de fidélité, et par nature incapable de les transgresser. Certes, cette façon perverse et insistante de me caresser m'est insupportable, mais, d'un autre côté, comme il est évident qu'il m'aime à la folie, je me sentirais coupable de ne pas le récompenser d'une manière ou d'une autre.

    Alors que nous sommes mariés depuis plus de vingt ans, que notre fille est en âge de se marier à son tour, formons-nous un vrai couple, nous qui, au lit, nous contentons d'accomplir la chose en silence, sans jamais échanger aucun tendre aveu ? C'est la frustration de ne pouvoir parler directement avec elle de notre intimité qui m'a décidé à consigner tout cela. Désormais, je tiendrai ce journal comme pour m'adresser directement à elle, en supposant – que ce soit ou non le cas en réalité – qu'elle le lit en cachette.

    "C'est ainsi; cependant, une femme ne doit jamais montrer de passion;a l'égard de son mari, elle ne doit pas prendre d'initiative;voila ce que m'ont enseigné mes parents attachés à l'esprit de jadis. Je ne dirai pas que je suis incapable de passion, mais, dans mon cas, cette passion est d'un caractère intérieur, profondément caché; elle ne s'irradie pas à l'extérieur. Si on la force à s’extérioriser, à l'instant elle s'éteint."

     

     

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    Bartleby, le scribe – Herman Melville

    “Je préférerais ne pas” : telle est la réponse, invariable et d’une douceur irrévocable qu’'oppose Bartleby, modeste commis aux écritures dans un cabinet de Wall Street, à toute demande qui lui est faite. Cette résistance absolue, incompréhensible pour les autres, le conduira peu à peu à l'’isolement le plus total. Bartleby compte parmi les écrits les plus importants d'’Herman Melville. C'est un livre désarmant, un peu cruel et acerbe. Encore un cadeau d'Antonios, qui me fait découvrir ce que l'école ne m'a jamais fait découvrir.

     

    C'était un homme de préférences plutôt que de présupposés.         

    Finalement, je me rendis compte que dans le cercle de mes relations d'affaires courait un murmure d'étonnement au sujet de l'étrange créature que j'abritais dans mes bureaux. Cela me rendit soucieux. L'idée me vint même que bartleby pourrait vivre jusqu'à un âge avancé ; continuer à occuper mes bureaux ; saper mon autorité ; confondre mes visiteurs ; ruiner ma réputation d'homme de loi ; jeter une ombre générale sur les lieux ; garder l'âme chevillée au corps grâce à ses économies (car il ne dépensait sûrement pas plus d'une demi-dîme par jour), et, à la fin des fins, me survivre peut-être, et réclamer possession de mon bureau par droit d'occupation perpétuelle ; ces sombres prévisions se bousculant dans mon esprit, et mes amis se livrant sans répit à des remarques sur l'étrange apparition qui hantait ma pièce, un grand changement s'opéra en moi. Je résolus de battre le rappel de mes facultés pour me délivrer à tout jamais de cet intolérable incube.

    Rien de plus exaspérant pour une personne sérieuse, qu’une résistance passive. En tout cas si la personne ainsi mise à l’épreuve n’est pas dépourvue d’humanité, et si celle qui résiste est parfaitement inoffensive dans sa passivité. Alors, dans les meilleurs moments du premier, il permettra charitablement à son imagination d’interpréter ce qu’il lui est impossible de résoudre par le jugement. Même en ce cas, la plupart du temps, je surveillais Bartleby et ses façons. Pauvre type ! pensai-je, il n’y voit pas malice, c’est évident qu’il n’y met pas d’insolence ; son aspect prouve suffisamment que ses excentricités sont involontaires. Il m’est utile. Je peux me débrouiller de lui comme ça. Si je le renvoie, il y a bien des chances qu’il tombe chez un patron moins indulgent, où il sera vite maltraité, et finalement conduit à traîner la misère. Oui. Je pouvais de cette façon m’accorder à peu de prix une délicieuse auto-approbation. Venir en aide à Bartleby, se prêter à son étrange volonté ne me coûtait rien ou si peu, tandis que j’emmagasinais dans mon âme ce qui me resterait sinon en travers de la conscience. Mais cela ne me mettait pas cependant l’esprit au beau fixe. La passivité de Bartleby me poussait régulièrement à la colère. Je me sentais étrangement aiguillonné à le provoquer dans une nouvelle opposition, et susciter au moins une étincelle de réaction qui pourrait enfin revenir de lui à moi. Mais bien sûr j’aurais pu aussi bien essayer d’enflammer un savon de Marseille avec mes allumettes.

     

     

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    L'héritage de Karna – Herbjorg Wassna

    Le livre que Tordis m'a prêté, la dernière trilogie de trois trilogies (une tri-trilogie ?). Juste une pure merveille.

    L'’extrême nord de la Norvège, à la fin du XIXe siècle. Benjamin Gronelv rentre au pays après ses études de médecine à Copenhague. Les retrouvailles sont tumultueuses avec ce pays froid et désertiques, isolé entre la mer et les montagnes.
    C’est un Benjamin adulte qui vient exercer dans ce coin retiré ses fonctions de médecin.

    Et il ne rentre pas seul : il débarque sur le quai avec un paquet gigotant et hurlant sous le bras, Karna, sa fille, fruit d’'amours illicites avec une infirmière danoise morte en couches.

    Alors que Benjamin tente de réaprivoiser le domaine et son enfance, à travers l’'ombre de sa mère Dina absente depuis tant d'’années, et sous le regard farouche de Hanna, l'’amie de tous les jeux d'’enfance et d'’adolescence, Karna grandit et s'’invente un univers.

    Elle s'’ouvre au monde qui 'l’entoure, découvre l’'affection féminine auprès des domestiques, se débat dans les amours emmêlées de son père lorsque vient en visite une autre Anna, celle de Copenhague, et passe des heures au grenier en compagnie d'’une grand-mère fantasmée. Et puis cette grand-mère, Dina, revient au pays….. Et là….

  • La pile de livres

     
     
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    Ce mois-ci, j'ai pris une grande décision. Enfin, n'exagérons rien, tout de suite les grans mots. Mais pour moi, fidèle dans la durée pour tout, c'est une grande décision. Voilà plus de 30 ans que je fais partie d'un cercle de lectrices qui s'échangent sur une durée de 12 mois, douze livres assez récents et qui se sont fait une certaine réputation entre Nobel, Goncourt, Femina et autres Pulitzer. Chacune peut garder pendant un mois le livre qui lui est attribué pour le mois puis le passe à la suivante. J'ai tenu pendant 30 ans parce que mon plus grand plaisir était de découvrir des choix qui n'auraient pas été nécessairement les miens et j'ai eu, bon an mal an, mon lot de surprises et de découvertes. Seul hic: la plupart de ces livres sont des briques de 500 à 900 pages, jamais moins. Et quand, par le plus grand des hasards, un de ces prix "à lire absolument', ne fait pas plus de 250-300 pages, l'organisatrice se fait un devoir de trouver un deuxième livre pour le mois en question d'une taille équivalente. C'est bien, on en a deux pour le prix d'un mais ça fait toujours au moins 600 pages à avaler en 30 jours. Or comme chacun sait, je ne suis ni pensionnée, ni oisive et disons plutôt du type hyperactive. Et doublée d'une maniaque qui met un point d'honneur à finir ce qu'elle a commencé. Y compris les briques de 600 pages.
     
    Entretemps, je reçois des livres pour mes anniversaires, j'achète des livres dans les librairies, j'emprunte des livres que les copines ont trouvés extraordinaires et….. je me retrouve avec une pile de bouquins à lire qui, année après année, devient de plus en plus impressionnante, même si chaque été, j'arrive à raboter la pile de quelques centimètres, …… pour mieux empiler de plus belle.
     
    Et cette année, j'ai déclaré forfait. A mon grand regret, j'ai annoncé à l'organisatrice que j'arrêtais pour une année au moins ma participation au cercle. Le temps de lire la centaine de livres en attente. Y compris, pour mon plus grand plaisir, les livres en italien, en anglais et en espagnol. Et je me mettrais bien au portugais, ça devrait pouvoir le faire cette année.
     
     
     
  • Quelques livres avant de partir

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    La dernière fugitive – Tracy Chevalier

    Elle était arrivée dans ce pays avec un principe clair, issu d'une vie entière passée à méditer dans l'attente silencieuse: tous les hommes étant égaux aux yeux de Dieu, il était donc anormal que certains soient asservi par d'autres. Tout système d'esclavage devait être aboli. La chose avait parut simple en Angleterre, et pourtant, dans l'Ohio, ce principe se trouvait écorné. Par des arguments économiques, par des situations personnelles, par des préjugés profondément enracinés qu'Honor décelait même chez les quakers…Elle avait beau de s'indigner en repensant au banc des Noirs à la maison quaker de Philadelphie; elle-même ne sentirait-elle totalement à l'aise assise à côté d'un Noir ? Elle les aidait, mais elle ne les connaissait pas en tant que personnes. A part Mme Reed, un peu: les fleurs qu'elle portait sur son chapeau; le ragoût bourré d'oignons et de piments; le patchwork qu'elle avait composé au jugé. Ces petits détails quotidiens, voilà ce qui donnait consistance aux individus.
    Quand un principe abstrait se trouvait impliqué dans la vie de tous les jours, il perdait de sa clarté et de son intransigeance et il s'affaiblissait. Honor ne comprenait pas comment c'était possible, et pourtant c'était arrivé: les Haymaker avaient démontré qu'on pouvait à bon droit abjurer ses principes et renoncer à agir. Maintenant, qu'elle était membre de cette famille, elle était censée épouser son histoire et accepter elle aussi le compromis.

     

    Mme Reed pouffa. "Vous êtes abolitionniste ? Y a beaucoup de quakers qui le sont." Elle balaya du regard la boutique déserte, et sembla prendre une décision. "Les abolitionnistes ont plein de théories, mais moi je vis avec des réalités. Pourquoi je voudrais aller en Afrique ? Je suis née en Virginie. Pareil pour mes parents, mes grands-parents et leurs parents. Je suis américaine. Je ne raffole pas de l'idée qu'on nous expédie tous dans un pays que, pour la plupart, on connaît même pas. Si les Blancs espèrent juste se débarrasser de nous, nous flanquer sur des bateaux pour pouvoir être bien tranquilles, eh ben, moi je suis ici. C'est mon pays, et j'irai nulle part."

     

    Je suis en train d'apprendre la différence entre fuir quelque chose et fuir vers quelque chose.

     

     Beignets de tomates vertes – Fannie Flagg

     

    après ça, quand je suis rentrée chez moi, j'ai dit à mon amie Mrs. Otis qu'il ne nous restait plus qu'à attendre de claquer… Elle m'a répliqué qu'elle préférait dire "s'éteindre". La pauvre, je n'ai pas eu le coeur de lui dire qu'on n'était pas des lumières et que, de toute façon, péter les plombs, s'éteindre ou claquer, c'était du pareil au même.
     

     Elle était restée vierge de peur qu'on ne la traite de putain ; elle s'était mariée par crainte de l'appelation « vieille fille » ; elle avait feint l'orgasme, redoutant de passer pour frigide ; elle avait eu des enfants pour ne pas être accusée de stérilité ; elle n'avait pas été féministe pour éviter l'épithète de lesbienne…

     

    Je vais vous dire une chose : on ne peut pas longtemps s’attrister sur son propre sort, sinon c’est comme un cancer, sauf que ce n’est pas votre foie ou vos poumons qui pourrissent, mais votre âme.

     

    « Un jour, Cleo, au moment de partir travailler, m'a montré toute une bande de merles posés sur le fil du téléphone devant chez nous, et il m'a dit : "Fais attention au téléphone aujourd'hui, Ninny, tu sais qu'ils écoutent tout ce que tu racontes. Le son de ta voix leur parvient par les pattes." (Elle regarda Evelyn.) Vous croyez que c'est possible ? »

    -Cleo plaisantait, Mrs. Threadgoode, répondit Evelyn en riant.

    – Oui, je m'en doute un peu, mais en tout cas, quand j'avais un secret à confier à quelqu'un, je m'assurais qu'ils étaient partis. Cleo n'aurait jamais dû me dire ça, sachant combien j'étais bavarde au téléphone. Je passais des tas de coups de fil tous les jours. 

     
    …, la vieillesse vous tombe dessus un beau matin sans crier gare…. Mais, tant qu'on ne se voit pas dans une glace, on n'a pas l'impression d'être vieille.

     

    Je suis peut-être assise ici, à la maison de retraite de Rose Terrace, mais dans ma tête, je suis là-bas, au café de Whistle Stop, en train de déguster une assiette de beignets de tomates vertes.

     

     Et celui-ci que je vous recommande si vous ne l'avez pas déjà lu !

    Au revoir là-haut – Pierre Lemaître 

     

    Avant guerre, elle les avait démasqués de loin, les petits ambitieux qui la trouvait banale vue de face, mais très jolie vue de dot

     

    Le cœur affolé dans la poitrine, le voici dans le hall haut comme une cathédrale, des miroirs partout, tout est beau même la bonne, une brune aux cheveux courts, rayonnante, mon Dieu, ces lèvres, ces yeux, tout est beau chez les riches, se dit Albert, même les pauvres.

     

    Le véritable danger pour le militaire ce n'est pas l'ennemi, c'est la hiérarchie.

      

    L’immensité de sa peine était décuplée par le fait qu’au fond, c’était la première fois qu’Edouard existait pour lui. Il comprenait soudain combien, obscurément, à contrecœur, il avait aimé ce fils ; il le comprenait le jour où il prenait conscience de cette réalité intolérable qu’il ne le reverrait jamais plus. 
     
     
    … voilà comment ça finit, une guerre, mon pauvre Eugène, un immense dortoir de types épuisés qu’on n’est même pas foutu de renvoyer chez eux proprement. Personne pour vous dire un mot ou seulement vous serrer la main. Les journaux nous avaient promis des arcs de triomphe, on nous entasse dans des salles ouvertes aux quatre vents. L’« affectueux merci de la France reconnaissante » (j’ai lu ça dans Le Matin, je te jure, mot pour mot) s’est transformé en tracasseries permanentes, on nous mégote 52 francs de pécule, on nous pleure les vêtements, la soupe et le café. On nous traite de voleurs

     

    Alors au-revoir , au revoir là-haut, ma Cécile, dans longtemps. Puis le nom de Cécile s'efface à son tour pour laisser la place au visage du lieutenant Pradelle, avec son insupportable sourire. Albert gesticule en tous sens. Ses poumons se remplissent de moins en moins, ça siffle quand il force. Il se met à tousser, il serre le ventre. Plus d'air.

     

     

     

     

  • Livres de printemps

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    Le quatrième mur – Sorj Chalandon

    Vous ne savez pas. Personne ne sait ce qu'est un massacre. On ne raconte que le sang des morts, jamais le rire des assassins.

    J'avais hurlé qu'ailleurs, dans des berceaux, des bébés avaient eu la gorge tranchée. Que des enfants avaient été hachés, dépecés, démembrés, écrasés à coups de pierre. Et ma fille pleurait pour une putain de glace ? C'était ça, son drame ? Une boule au chocolat tombée d'un cornet de biscuit ?

    Le quatrième mur ?….. Une façade imaginaire, que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l'illusion. Une muraille qui protège leur personnage. Pour certains, un remède contre le trac. Pour d'autres, la frontière du réel. Une clôture invisible qu'ils brisent parfois d'une réplique s'adressant à la salle.

     

    La conversation amoureuse -Alice Ferney

    L'horloge des femmes et celle des hommes dans l'amour n'ont pas les mêmes aiguilles.

    Il disait: vous et moi, je ne sais pas ce que c'est. Il n'avait jamais cessé de le penser. Ils étaient liés. Pourtant il ne savait pas dire par quoi. Il ressentait du désir, oui, il en avait ressenti beaucoup le premier soir. Mais autre chose contrecarrait ce désir. Une grande tendresse. Le sentiment d'une gemellité secrète. Cette femme était une soeur, une semblable. Jamais il n'avait rencontré un être qui lui ressemblât à ce point. Aussi se refusait-il à en faire une maîtresse.

    Les relations extra-conjugales sont vouées au néant, elles n'ont ni le temps ni l'espace pour s'épanouir.

    Je cherche une définition du verbe aimer, dit Louise. Et elle répéta le cheminement de sa rêverie. Est-ce que c'est: Etre attiré irrésistiblement ? Etre attiré longtemps ? Avoir envie de toucher ? Coucher avec ? Avoir des enfants avec ? Vivre avec ? Souffrir pour ? (….) Compter avec ? (….) Compter sur ? Ne pas lutter avec ? Etre dans l'éblouissement ? Ne pas survivre à la mort de ? Attendre ? Ne faire qu'attendre ? Vouloir l'amour de ? Vouloir le bien de ? S'oublier ? Sortir de soi ? Se dépendre de soi-même ?

     

    L'insolente de Kaboul – Chékéba Hachémi

    Et puis, en mars 2001, les Bouddhas sont tombés. Ces deux statues monumentales excavées dans la montagne surplombent la vallée de Bamiyan, au centre de l'Afghanistan, depuis quinze siècles. Leur pilonnage à l'artillerie agit immédiatement comme une sonnette d'alarme et sonne l'heure d'une véritable prise de conscience internationale: les talibans sont donc une menace ! Au début, je suis énervée par l'émoi général. Les Japonais sont offensés ? Je le comprends. Mais l'Occident ? Qu'est-ce qui se joue ici ? Les Bouddhas font partie du patrimoine de l'humanité. Cette notion de "patrimoine commun" est-elle donc si forte ? Les images de femmes lapidées dans le stade de Kaboul le sont-elles moins ? Il aurait fallu classer la femme au patrimoine de l'Unesco, on aurait gagné du temps.

    Ici, on n'évoque que les soucis qui ont une solution. Les autres, la tristesse, la mémoire des morts, restent une conversation entre soi et Dieu.

     

     

  • Slow read

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    C'est l'hiver, je lis lentement….

     

    Quand les colombes disparurent – Sofi Oksanen 

    Enfin, nous savons bien que la propagande a toujours pour seul but de dissimuler les faiblesses et difficultés d'un régime. Ne l'oublions pas. Il faut se préparer contre les bombes psychologiques.

    ***

    Quand la liberté finira par arriver chez nous, tout le monde deviendra subitement patriote, et combien de nouveaux héros aurons-nous alors ? Mais tant que notre patrie est en danger, ce sont les mêmes qui rampent à genoux et vont dans le sens du courant, qui mordent à de vulgaires appâts et lèchent les bottes de leurs propres traîtres, qui pourchassent nos frères, rien que pour avoir accès aux magasins spéciaux.

    ***

    Tant d'indécence, tant de gestes qui ne devraient pas quitter les draps ou les boudoirs intimes, tant d'intimité au beau milieu de la rue, tant de gestes qui ne convenaient qu'aux garces. Edgar avait vu comment on se comportait avec les fiancées de guerre, mais il s'agissait d'autre chose. Un tel geste, chacun le réserve à une seule personne dans sa vie – pour beaucoup, il ne se produit même jamais.

     

    La note secrète – Marta Morazzoni

    Il neigea. La neige, comme la mer, exerce un pouvoir ensorceleur, nous repousse vers la dimension de l'enfance, vers une euphorie sans raison.

    ***

    La musique possède une sensualité sublime.
     
    ***
     
    Un prénom est un prénom. Il ne signifie rien, sauf qu'on se tourne quand on entend le sien.

     

    L'Iranienne – Maurice Bigio

    Mais je gardais espoir que les choses puissent évoluer, qu'un jour viendrait où un juge courageux oserait être clément, que cela ferait jurisprudence, que l'homosexualité et l'adultère cesseraient d'être des crimes contre Allah et contre l'humanité musulmane. Que la religion ne se mêlerait plus des amours humaines…

  • Depuis la dernière fois….

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    Peste et choléra – Patrick Deville 

    Au fond du vieux cerveau résonne la phrase de Pasteur comme une injonction : « Il me semblerait que je commet un vol si je passais une journée sans travailler. »

    ***
     
    Yersin aime l'ordre et le luxe, parce que le luxe c'est le calme. Que le pire dans la misère exécrée c'est de toujours être importuné. De ne jamais pouvoir être seul.
     
    *** 
     
    Un individualiste comme souvent le sont les altruistes. C'est plus tard, de trop aimer les hommes, qu'on devient misanthrope.

    ***

    Il apprend cette habitude des Anglais de construire des adjectifs avec des initiales, des acronymes. On invente cette année-là, sur les lignes maritimes, le mot "posh", qui signifie plus ou moins dandy ou très à la mode, à partir de "port out, starboard home", "bâbord aller, tribord retour", parce qu"il est très chic de modifier le bord de sa réservation en fonction de la direction du navire, afin de toujours jouir par son hublot à l'aller comme au retour, du paysage changeant des côtes, quand les autres, ceux qui ne sont pas posh, et n'ont pas prévu le coup, ne voit que de l'eau.

    ***

    C'est la vie qui veut vivre, abandonner au plus vite ce corps qui vieillit pour bondir dans un corps nouveau, et, ces corps, la vie au passage les rétribue de leur involontaire contribution à sa perpétuation par la menue de l'orgasme. Rien ne naît de rien. Tout ce qui naît doit mourir. Entre les deux, libre à chacun de mener la vie calme et droite d'un cavalier en selle. Ce vieux stoïcisme que retrouve Spinoza et la force immanente de lavie qui seule demeure. Ce pur principe, cette nature naturante à quoi tout retourne. La vie est la farce à mener par tous.

     

    Les deux messieurs de Bruxelles – Eric-Emmanuel Schmidt

    Quand un homme et une femme s'unissent, ils subissent une intense pression extérieure : leur vie commune est à la fois encouragée et imposée, des modèles règnent, une philosophie commande. En revanche, quand deux hommes se mettent en ménage, ils s'aventurent sur un terrain peu balisé, d'autant que la société refuse souvent leur union, ou, lorsqu'elle la tolère, n'en attend rien. Il y a une paradoxale liberté à vivre ce qui est interdit ou méprisé.

     

    Loin des mosquées – Armel Job

     Les mariages sont censés se passer au soleil, comme les enterrements sous la pluie ou dans la grisaille. Quand ce n'est pas le cas – c'est-à-dire très souvent -, on a l'impression que quelque chose cloche. Comme une erreur de mise en scène. Les gens endeuillés se reprochent d'avoir laissé leur chagrin s'évader à la première éclaircie venue. La noce est contrariée par la pluie. Tout devrait être parfait, ce jour-là. Pour paraître content tout de même, il faut prendre sur soi. Et l'on s'en tire avec un faux proverbe du style : "Mariage pluvieux, mariage heureux".

     

    La vraie couleur de la vanille – Sophie Chérer

    De l'autre côté, loin là-bas vers le nord, c'est l'Europe, Edmond, c'est la France. Je t'y emmènerai un jour. Un botaniste doit connaître le printemps en Europe. C'est la plus belle saison du monde pour nous. Imagine. Tu vois ces forêts qui nous entourent ? De toute part, les coteaux ruisselaient d'otangers, de manguiers, de goyaviers, de frangipaniers, de palmistes, de tamarins, d'arbustes toujours verts, et jaunes, roses et violets, multicolores. Plus loin, sur les hauteurs, les vacoas, les filoas et les fanjans s'ébrouaient dans la brise.

    – Imagine-les sans rien ! Plus une seule feuille aux branches, pas une fleur, pas un fruit, plus un seul chant d'oiseau. Du silence. Une couleur uniforme, partout. Un gris marron couleur de boue. Des troncs et des branches rabougris. Du bois nu, du bois noir, du bois comme mort. Il fait froid. C'est-à-dire que…. l'air…. l'air devient comme l'eau des cascades d'ici, quand tu te baignes dedans. Comme quand tu appuies ton visage contre une fenêtre, tôt le matin. Ta peau frissonne, picote. Le ciel est bouché. Certains jours il en tombe comme des fleurs minuscules, transparentes, glacées, qui disparaissent quand on essaie de les attraper mais s'accumulent et deviennent blanches quand elles touchent le sol. Alors elles ressemblent à une croûte de sucre, et crissent et craquent quand on marche dessus. C'est la neige.

    – La neige, répéta Edmond, qui trouvait que ce mot était comme une fleur.

    – Mais ça, ce n'est pas le printemps. C'est ce qui vient avant et qui n'existe pas ici. L'hiver. Oui, le printemps commence toujours par l'hiver, par le manque, par l'attente, le désir du printemps. D'abord on ne voit rien. On ne note aucun changement. Le premier signe, c'est l'odeur. Comme quand une femme s'apprête à entrer dans la pièce et que les mouvements de ses jupes envoient des bouffées de son parfum au-devant d'elle. Ca sent la vie. Ensuite, on aperçoit, au ras du sol, et puis à hauteur d'yeux, au bout des rameaux, des pousses fraîches, des bourgeons. Les Grecs appelaient ce mois, le huitième mois de leur année, le mois d'Anthestérion, ce qui veut dire la fabrique des fleurs. Tout devient peu à peu vert tendre et orangé, couleur de miel, et rose, et blanc. Les jours rallongent, le soleil se lève de plus en plus tôt, se couche de plus en plus tard. Un matin, avant l'aube, c'est une fanfare. Une explosion. Un concert de milliers d'oiseaux. Ils sont revenus. Les plantes elles-mêmes deviennent animales. Les fleurs des noisetiers s'appellent des chatons, d'ailleurs. Les peupliers se mettent à moussser, comme des toisons d'agneaux nouveau-nés. On a envie de les flatter. Les fleurs surgissent comme des cadeaux. Celle des iris ! l'ai d'être emballées dans du papier de soie. Celle des coquelicots ! pliées comme des gants de peau souple dans des coquilles de noix. On a envie de les garder. Mais le printemps ne peut pas s'enfermer. Il passe….