Auteur/autrice : Myosotis

  • C’est lundi, c’est ravioli

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    J'ai toujours été allergique à la routine. J'ai besoin de faire quelque chose de neuf à manger chaque soir. Ou à peu près. Parfois, il n'y a qu'un ingrédient qui change mais ça change. Je ne suis fidèle à aucun parfum, j'en ai une vingtaine en route et depuis deux-trois ans, je pousse le vice à en superposer deux, sans que ce soit jamais les mêmes combinaisons. En promenade, je déteste les rebrousse-chemin, j'ai besoin qu'on fasse une boucle pour ne pas voir deux fois la même chose. Je n'ai jamais voulu de maison de vacances, pour avoir le plaisir de découvrir chaque année un nouveau coin. Quand j'écoute de la musique, c'est forcément en mode aléatoire, pour le plaisir d'être surprise. 

    La surprise, voilà le maître mot de ce comportement un rien fantaisiste.

    Et puis soudain, je me suis surprise (décidément, c'est le mot du jour) à aimer certaines récurrences. Bien sûr, il y a eu quelques prémices: la location de mes parents dans le Valais, chaque année au même endroit depuis 30 ans, a forcément un côté maison de vacances qui nous appelle chaque été. Et on n'envisage pas de laisser passer un été sans y aller. Il y a eu les locations de vacances où on a eu très envie de retourner tellement on s'y est sentis bien. Et puis, il y a eu les locations de vacances où on est vraiment retournés et où on s'est sentis chez soi au point de se permettre d'arriver vers minuit et de demander qu'on nous laisse la clé sous une pierre au pied de la fenêtre de la cuisine et où on la trouve dans le noir, sans même devoir chercher. 

    Et puis il y a Venise. Devenue tellement familière, je l'attends avec un plaisir non dissimulé. Je me réjouis à l'avance, comme un enfant qui sait que "lundi, c'est ravioli", du cappucino chaque matin, au pied du phare, au soleil, en contemplant le va-et-vient des bateaux et des mouettes, du spritz au seul endroit où il nous plait, de notre déjeuner dans notre restaurant mythique à Torcello, de nos promenades "selon Corto Maltese" et de chaque petit recoin connu où on se sent comme chez nous. 

     Alors pour nous, Venise c'est ravioli.

  • Un an plus tard

     

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    Hier était une journée particulière. Je savais qu'elle serait difficile mais je n'ai pas anticipé le déluge qui allait me submerger. J'ai sangloté une bonne partie de la matinée, enfermée dans mon bureau. Personne, pour une fois, n'a osé pousser la porte. Je n'ai pas imaginé que le contexte de la journée allait déclencher ce tsunami. Il faut dire que l'ironie du sort a voulu que nos bureaux déménagent d'un coin presque champêtre de Bruxelles dans la rue où se trouve la station Maelbeek. Les cérémonies organisées dans le métro étaient encadrées haute sécurité et les hélicoptères dans le ciel ainsi que les sirènes continues des voitures de police ont planté un décor rappelant, même si plus que probablement dans une moindre mesure, la situation d'il y a un an dans cette même rue où nous n'étions pas. Tout m'a ramenée à elle qui n'est jamais sortie de Maelbeek. Et j'ai pleuré tout ce que je n'ai pas pleuré ces jours là. 

    De toute façon, la journée lui était consacrée. Le comité créé en son nom – dont j'ai expressément évité de faire partie parce que je sentais bien que je n'en étais pas capable – avait organisé une cérémonie qu'ils souhaitaient sobre mais qui les a rapidement dépassés dès lors que tout le gratin de l'Union européenne a souhaité participer à l'événement. Et ils ont réussi à garder à cette commémoration le caractère sobre et digne qu'ils voulaient. Chapeau les filles, vous avez accompli une prouesse phénoménale et vous avez évité tous les écueils.

    Une plaque à sa mémoire a été placée sur un mur à l'entrée du bureau. Décidément, il était écrit que partout où j'irais, elle me suivrait. Turin, Parme, Evere et bien malgré elle cette fois, Maelbeek. 

     

    https://webcast.ec.europa.eu/commemoration-patricia-rizzo

     

  • Ca sent le printemps

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    Je continue à nager dans les eaux des troubles hormonaux et c'est peu de le dire. Nous avons retrouvé un groupe d'amis que nous avons connus à 18 ans et nous avons tous ensemble, 15 petits-enfants et demi (la demie en question s'épanouissant gentiment dans le rond cocon de Maïté…). Et toutes ces grand-mères réelles ou potentielles ne connaissent ni les bouffées de chaleur ni le moindre problème annexe. De 50 à 60 ans et toutes leurs dents et tous leurs cheveux. Non, mais ? Je suis punie ou quoi ?

    Promis, j'arrête de m'auto-narcisser le nombril. 

    Enfin les jours rallongent, enfin la lumière s'intensifie, ça sent le printemps dans l'air. Maïté s'arrondit, elle fait des listes de vêtements de bébé, de biberons, de doudous, de gigoteuses et de nids d'ange. Anaïs fait des listes de lieux verts et accueillants, d'activités ludiques en tous genre, de robes de mariée délicates, de décorations scintillantes. Moi, je fais des listes de listes de listes.

    On prépare activement l'anniversaire de mon sexygénaire. Un weekend en Touraine chez Véro et Olivier, les filles s'occupent de l'entrée sous la houlette de Josiane et les garçons préparent le "main course" guidé par le naked chef Mitch. Une vraie fête des papilles en perspective.

    On se prépare au déménagement des deux filles en avril. 

    En attendant, le boulot me prend la tête et l'énergie mais l'ambiance est plutôt positive. Il faut juste tenir. 

    Allez, encore deux semaines dormir et ma chère Sérénissime, nous voilà.

     

     

     

     

  • Intensité maximale

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    On ne peut pas vraiment dire que les jours de cette semaine se sont ressemblés mais chaque jour, à sa manière, m'a fait vibrer intensément. Pour le meilleur et le moins bon, pour des joies immenses, des bonheurs inattendus, des découvertes qui vous font monter les larmes aux yeux, d'autres qui vous font pleurer de rire, et enfin des moments plus difficiles. Mais le moins qu'on puisse dire, c'est que c'était une semaine où l'on a vécu.

    Samedi: Anaïs nous envoie la photo d'une jolie bague accompagnée d'un message à tous les cinq: "J'ai dit oui !". Personne ne réagit, tout le monde croit qu'elle nous montre la jolie bague qu'elle a reçue et qu'elle fait de l'humour à deux balles puisqu'on sait tous bien qu'elle et Simon n'ont aucune intention de se marier. Mais on perçoit au fur et à mesure des échanges qu'elle se vexe que personne ne la prend au sérieux et on finit par douter. Maïté est avec nous et on décide de l'appeler. Et de fait, c'est tout sauf une blague, c'est une bague et une demande en mariage. Alors, on ne peut pas dire que nous ne sommes pas heureux, un bébé en construction, un mariage en préparation, des enfants heureux font des parents plus qu'heureux.

    Dimanche: On passe la journée en cuisine puis on fête Anaïs à huit autour de la table. Encore un de ces moments qui nous rend si heureux.

    Lundi: Au risque de me répéter, je n'échangerais pour rien au monde ces journées d'anniversaire passées avec mes filles. Je voudrais en faire autant avec Quentin mais avec un anniversaire fin juillet, nous sommes toujours en vacances, jusqu'à récemment toujours avec lui et l'occasion d'une journée mère-fils ne s'est jamais vraiment présentée. Mais j'adore cette journée de pause rien qu'à deux.

    Mardi: Rencontre avec un médecin que Joséphine m'a recommandé. Première fois depuis longtemps que quelqu'un m'écoute pendant une heure et demie. Et ce temps est inestimable. Le soir, Reines de Pique au théâtre. Deux vénérables monuments des planches, comptabilisant l'une et l'autre plus de 50 ans de théâtre, ont tenu la scène et le public émerveillé pendant deux heures ininterrompues. Sublime…..

    Mercredi: Je suis en pleine saison d'évaluation de chaque membre de mon équipe. En général, le dialogue qui précède la rédaction d'un rapport d'évaluation se passe plutôt bien, vu que la plupart sont quasi irréprochables. Mais aujourd'hui, la difficulté consistait à dire à quelqu'un dont la confiance en soi est assez défectueuse que son côté grincheux et revendicateur permanent me mettait dans un état d'exaspération de plus en plus difficile à contenir. Après deux heures de conversation pénible, elle est repartie dans son bureau. De ma fenêtre, je vois sa fenêtre. J'ai vu le cordon du téléphone en traction et un mouchoir dans une main. J'ai compris qu'elle pleurait. J'ai pris mon courage à deux mains et je suis allée la voir pour reprendre notre dialogue de sourds….

    Jeudi: Cosi fan tutte à l'opéra-cinéma accompagné d'une chorégraphie de AnnaTeresa De Kersmaeker. Nous avions vu son dernier spectacle et nous avions détesté. Le premier quart d'heure de Cosi fan tutte, on a tous les deux pensé qu'à l'entracte, nous serions partis. Et puis, soudain, tout s'est emballé et notre coeur a suivi. Elle avait dit dans une interview précédant le spectacle qu'elle ne voyait pas ce qu'elle aurait pu  faire après cela, tant sa chorégraphie était aboutie. Et elle avait raison. La combinaison de la musique, des chanteurs et des danseurs était totalement inattendue, émouvante, transportante et inouïe. J'ai adoré.

    Vendredi: Dernier spectacle de la semaine. Deux heures de one woman show, deux heures de rire ininterrompues. Une ancienne avocate qui met en scène des moments vécus de sa vie de barreau et décape notre société belge, bruxelloise et brabant wallon. Hilarant !

  • Midi à ma porte

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    Tout est question de perspective. Je me plains – beaucoup – ces temps-ci de mon physique qui part en "oh le boudin !", de mes cheveux qui s'éclaircissent non pas de mèche avec le coiffeur ni sous la grisaille du temps à la neige, mais bien au sens strict du mot, à savoir qu'ils se clairsèment à tout va. Je me plains, je me lamente, je râle, j'enquiquine tout le monde. Et bien sûr, " tout le monde" ne comprend pas de quoi je parle, on ne voit pour ainsi dire rien (je masque bien, évidemment), je suis toujours aussi jolie, je ne change pas, je ne fais pas mon âge, ….. Merci, merci, les amis, les enfants, les collègues, vous êtes trop gentils. Nous ne voyons visiblement pas les mêmes choses. Question de perspective.

    Elle a un enfant en pré-adolescence, il ment sur des bêtises, juste pour éviter les ennuis, juste pour ne pas dire ce qui serait susceptible de la fâcher – et il n'aime pas quand ses beaux yeux se fâchent – , juste pour le plaisir peut-être…. Elle en fait une montagne. Juste comme moi j'en faisais des tonnes quand mes adolescents à moi me cachaient la vérité pour exactement les mêmes raisons. Comme elle, je leur jouais le grand air de la perte de confiance en sol majeur, comme elle je me demandais comment ces enfants allaient finir s'ils osaient déjà me faire ça à 13 ans. Aujourd'hui, je souris de ces petits délits d'initiation à la vie d'adulte, qui permettent de se mesurer à ces colosses que sont les parents. Et je ne peux m'empêcher de trouver qu'elle fait un monde de rien du tout. Question de perspective.

    Je suis moins disponible pour mes collègues parce que la nouvelle hiérarchie m'accapare au moins un tiers de mon temps. Certaines d'entre elles vivent très mal cet abandon de poste. Objectivement, elles n'ont pas besoin de moi, elles sont parfaitement autonomes et fières de l'être. Mais je ne suis plus à leur entière disposition pour lever le moindre doute, pour répondre à la question immédiate, pour rassurer, apaiser ou soulager. Et c'est vécu un peu comme une trahison. Au point de me trouver "moins chaleureuse depuis qu'elle est là". Bien sûr que ce n'est pas le cas, selon moi. Mais pour certaines, la perception est différente. Question de perspective.

    Il n'y a pas là de quoi chercher midi à quatorze heures mais une petite piqûre de rappel sur l'importance de se mettre dans les chaussures de l'autre pour comprendre quel est ce petit caillou qui le blesse.

  • Déjà la fin de janvier

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    Et c'est déjà la fin de janvier…..

    Lundi: Et voilà, les boules de Noël, les guirlandes, la crèche, toute la magie de Noël est retournée dans sa boîte et le feu dans la cheminée est perdu sans le scintillement de son ami le sapin. Le salon est un peu triste et il va falloir attendre onze mois avant de retrouver ces moments d'enfance.

    Mardi: Au théâtre ce soir. On joue Antigone, oui mais Antigone de Sophocle. Je ne connaissais pas cette version. Mon Antigone à moi, celle que j'aime et que j'aurais tant voulu jouer, adolescente, alors que mes cheveux longs ont poussé les professeurs à me faire jouer Ismène, à mon grand dam, c'est celle d'Anouilh. Et le Créon de Sophocle m'a prise par surprise de tant de crétinerie et de suffisance alors que celui d'Anouilh est si humain, si rongé de doutes. Un angle différent donc, pas mauvais, mais différent.

    Mercredi: Réveil à cinq heures du mat'. Ma belle-soeur appelle l'Homme parce que Mamy n'est "pas comme d'habitude". Et de fait, elle n'est plus elle-même, mentalement incapable de se rappeler sa date de naissance ou de lire l'heure, le regard dans le vide, perdue à l'intérieur de ses pensées, physiquement incapable de marcher, une vraie poupée de chiffons. Bien sûr, on a tout envisagé, essayé d'organiser le futur immédiat dans cet état de fait. On ne pouvait pas imaginer qu'une infection sérieuse pouvait engendrer à elle seule un tel état de confusion. Une journée tout aussi confuse elle-même.

    Jeudi: On the move. Après dix ans dans les mêmes bâtiments, le bureau déménage et revient vers le centre-ville. Fini la commune plus verte, les rues calmes, et …. la vue sur l'autoroute. Je trie, je jette depuis une semaine et aujourd'hui je ferme mes caisses. Avec beaucoup de nostalgie. Comme chacun sait, je déteste fermer les portes.

    Vendredi: Après 48 heures d'antibiotiques, on commence à voir un léger mieux chez Mamy mais on est encore loin du compte. Moi, je rentre dans mes nouveaux appartements. Je suis gâtée, mon bureau est grand et j'ai pu garder la table ronde que j'aime tant pour les réunions. J'ai réussi à vider toutes mes caisses mais résultat des courses, je me suis cassé le dos. Anaïs et Simon ont passé la soirée avec nous et nous avons cuit les gâteaux pour l'anniversaire de Clara.

    Samedi: Matin coiffeur, j'ai de plus en plus de mal à me regarder dans le miroir les cheveux mouillés. Mon crâne apparent en transparence me désole et je ne sais toujours pas comment y remédier ou comment limiter les dégâts. Maité est venue passer l'après-midi pendant que l'Homme bricole des installations pour sa maman et que JD est au cinéma voir un film que Maïté n'aime pas. Elle s'est mise en tête de fabriquer des petits animaux en laine cardée pour son bébé et c'est tout simplement magnifique. Elle m'a laissé son premier essai, un panda super mignon. Le soir, l'Homme assure tout seul la construction du gâteau pour Clara, un super minion. Mignon, non ?

    Dimanche: Journée d'anniversaires. Celui de Clara l'après-midi puis le dernier des miens, moi qu'on fête tout au long du mois de janvier, chez ma belle-soeur, qui a tenu à maintenir la fête malgré l'alerte de mercredi. Mamy a fait bonne figure malgré une fatigue évidente. Et dans la journée, on a enfin réservé une maison de vacances en Normandie pour deux semaines en juillet. Un joli jardin anglais, une jolie maison, des bouquins, des chaises longues, et….. une jolie petite fille à découvrir…..

     

     

     

  • Fragile

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    Parce que j'ai senti le besoin impérieux de le recopier ici. Sans autres commentaires. 

     

    Un médecin à qui je parle de temps en temps me dit que je me suis peut-être mal ajustée à la vieillesse.

    Faux, ai-je envie de dire.

    En vérité, je ne me suis pas du tout ajustée à la vieillesse.

    En vérité, j'ai vécu toute ma vie à ce jour sans croire sérieusement que je vieillirais.

    Je ne doutais pas un seul instant que je continuerais à porter les sandales en daim rouges à talons de dix centimètres qui depuis toujours étaient mes préférées.

    Je ne doutais pas un seul instant que je continuerais à porter les créoles en or qui depuis toujours avaient ma faveur, les leggings en cachemire noir, les perles en émail. 

    Ma peau se chargerait d'imperfections, de ridules, et même de tavelures (tel est, à soixante-quinze ans, le diagnostic cosmétique qui me semblait réaliste) mais demeurerait pour l'essentiel inchangée, aussi saine qu'elle l'avait toujours été. Mes cheveux perdraient leur couleur d'origine mais je pourrais toujours y remédier en laissant un peu de gris autour du visage et en confiant à Johanna de chez Bumble et Bumble le soin de teindre le reste. Je verrais bien que les mannequins croisés lors de ces visites bisannuelles au salon Bumble et Bumble auraient seize ou dix-sept ans tout au plus, je n'aurais aucune raison d'interpréter la différence d'âge comme un échec personnel. Ma mémoire flancherait mais qui n'a pas la mémoire qui flanche. J'aurais plus de problèmes de vue sans doute qu'avant l'époque où j'avais commencé à voir le monde à travers un voile soudain de nuages faits, qu'on eût dit faits de dentelle noire et qui étaient en réalité du sang, résidu de plusieurs déchirures et décollements rétiniens, mais il ne ferait toujours pas le moindre doute que l'étais capable de voir, de lire, d'écrire, de traverser aux carrefours sans crainte.

    Pas le moindre doute que tout cela n'était pas irrémédiable. 

    Quoi que fût "cela". 

    J'avais une foi absolue en ma capacité à surmonter la situation. 

    Quelle que fût "la situation". 

    A soixante-quinze ans, ma grand-mère a été victime d'une hémorragie cérébrale, s'est effondrée dans la rue, non loin de chez elle à Sacramento, a été transportée au Sutter Hospital et y est morte dans la nuit. Telle a été "la situation" pour ma grand-mère. A soixante-quinze ans, ma mère a appris qu'elle était atteinte d'un cancer du sein, a fait deux cycles de chimiothérapie, a été incapable d'en tolérer un troisième et un quatrième, a vécu néanmoins jusqu'à deux semaines de son quatre-vingt onzième anniversaire (le moment venu, c'est d'une insuffisance cardiaque congestive qu'elle est morte, pas du cancer) mais n'a plus jamais été vraiment la même. Certaines choses se détraquaient. Elle perdait de son assurance. La foule lui faisait peur. Elle n'était plus tout à fait à l'aise aux mariages de ses petits-enfants ou même, à vrai dire, aux repas de famille. Elle lâchait des remarques déroutantes, parfois même agressives. Quand elle est venue me voir à New York, par exemple, elle a déclaré que l'église épiscopale de St James dont la flèche et le toit en ardoises emplissent toute la vue des fenêtres de mon salon, que c'était l'église "la plus laide que j'ai jamais vue". 

    Quand sur sa côte à elle et à sa propre initiative, je l'ai emmenée voir les méduses à l'aquarium de Monterey Bay, elle est retournée à la voiture toute vitesse, au motif que les remous de l'eau lui donnaient le vertige. 

    Je comprends aujourd'hui qu'elle se sentait fragile.

    Je comprends aujourd'hui qu'elle se sentait comme moi aujourd'hui.

    Invisible dans la rue.

    Cible offerte au premier véhicule venu.

    Déséquilibrée au moment de descendre d'un trottoir, de s'asseoir ou de se lever, d'ouvrir ou de fermer la porte d'un taxi.

    Intellectuellement mise en difficulté non seulement par de simples calculs arithmétiques mais par les informations les plus banales, l'annonce de perturbations dans le trafic routier, la mémorisation d'un numéro de téléphone, le plan de table d'un dîner.

    "En fait, je me sentais mieux avec l'oestrogène" m'a-t'elle dit peu de temps avant sa mort après s'en être passée pendant des décennies.

    Certes. Elle se sentait mieux avec l'oestrogène.

    Telle aura été "la situation" pour la plupart d'entre nous.

    Et pourtant:

    Et cependant:

    Malgré l'évidence:

    Même si je sais bien que ma peau et mes cheveux, et même mes facultés intellectuelles dépendent de l'oestrogène que je ne possède plus:

    Même si je sais bien que je ne porterais jamais plus les sandales en daim rouges talons de dix centimètres et même si je sais bien que les créoles en or, les leggings en cachemire et les perles en émail ne sont plus vraiment de mise: 

    Même si je sais bien que pour une femme de mon âge le simple fait de relever de tels détails physiques sera perçu par beaucoup comme le signe d'une inconvenante vanité:

    Malgré tout cela: 

    Néanmoins:

    L'idée qu'avoir soixante-quinze ans puisse se manifester sous la forme d'une altération radicale de la situation, d'un "cela" très différent, ne met que tout récemment venu à l'esprit.

     

    Le bleu de la nuit – J. Didion

  • La fin de l’été

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    Charmante soirée mardi avec une ancienne collègue que je n'avais plus vu depuis presque dix ans et C. qui nous a rejointes. L'impression de s'être quittées hier ou presque. J'avais oublié à quel point c'était une jolie personne et comme j'aimais échanger avec elle. Elle vient de fêter son demi-siècle et ses petits sont aujourd'hui de grands ados à l'université. Elle vit mal cette nouvelle décennie, ne sait plus comment s'habiller, où s'habiller, voit son corps changer sans rien pouvoir y faire, raconte tout le mal être de notre âge, comme une nouvelle adolescence et je m'y reconnais tellement que je suis ébahie d'entendre dans la bouche d'une autre tout ce que j'ai ressenti et ressens sans l'exprimer aussi bien.

    Dans ma poche, un livre qui me bouleverse. Le bleu de la nuit de Joan Didion qui raconte la mort de sa fille à l'âge de 39 ans mais surtout qui décrit admirablement de son écriture sèche et incisive les tourments du temps qui passe. 

    Quand vient la saison des nuits bleues, on a l'impression que les journées n'en finissent jamais. Et à mesure que la saison des nuits bleues se rapproche de son terme (inexorable, inéluctable), on est saisi d'un frisson, d'une appréhension physique, maladive, lorsqu'on s'en avise pour la première fois : la lumière bleue s'en va, déjà les jours raccourcissent, l'été n'est plus là. Ce livre s'appelle «Le bleu de la nuit» parce qu'à l'époque où j'ai commencé à l'écrire, j'avais l'esprit de plus en plus souvent tourné vers la maladie, vers la fin des promesses, le déclin des jours, l'inévitable assombrissement, l'agonie de la clarté. Le bleu de la nuit, c'est le contraire de l'agonie de la clarté, mais c'est aussi son avertissement.

    Il y a une saison pour tout .
    L’ecclésiaste bien sur, oui, mais je pense d'abord aux Byrds, "turn turn turn".

    Il y a une saison pour tout, oui, et c'est bien ainsi. Mais pourquoi passent-elles si vite ?

  • Une si jolie semaine

     

     

    Mardi: Concert avec Mamy. Un moment d'exception. Jordi Savall fait partie de ces musiciens qui ne laissent personne indifférent. On aime ou on n'aime pas. Mais quand on aime la musique baroque, la viole de gamme et les musiques du monde, on ne peut pas rester insensible à ses concerts à thème. Cette fois, il nous a emmenés sur les routes de l'esclavage. Entre plusieurs épisodes allant du début de l'esclavage à son abolition, récités par Kassé Mady Diabaté, il a alterné les morceaux de musique latino-américaine, mexicaine, colombienne et brésilienne et les morceaux de musique d'Afrique Noire au rythme de la kora et du chant de griot. Juste sublime.

    Mercredi: C'était l'anniversaire de Patricia, le premier qu'elle ne fêtera pas. On était quelques unes à s'en souvenir au bureau et à ne rien dire parce qu'il ne servait à rien de s'épancher. Mais chacune savait que l'autre savait et on se parlait avec les yeux. Et on s'est embrassées le soir par sms pour ne pas craquer.

    Jeudi: Et voilà j'attends une petite-fille. Non, non, bien sûr, je ne suis pas enceinte, j'ai largement dépassé la date de péremption mais Maïté et JD attendent un petit baby et ils ont appris ce jeudi que c'est une petite fille. On a fait une petite téléconférence à midi entre filles pour se réjouir de ces histoires de filles. Je reviendrai plus tard sur cette histoire de mère-grand (!) mais je suis tellement ravie pour elle que je fais en sorte d'oublier la galette et le petit pot de beurre e tutti quanti.

    Vendredi: une soirée sous le signe du rire, de l'amitié, d'un dîner plus que parfait et d'un peu trop de vin. Dix amis autour de la table, une ambiance détendue, des fous rires et de la tendresse. Un si joli moment.

    Samedi: de nouveaux fous rires avec Quentin, Maïté, l'Homme et JD déclenchés par des jeux de mots déchaînés, en cascade et sans queue ni tête mais tellement drôles. Le soir, un dîner pour mon anniversaire par J. et S. qui me gâtent chaque année et cette année encore plus que d'autres quand on sait à quel point cette fin de semaine n'a pas été drôle du tout pour ma Joséphine. Et toujours les petits plats dans les grands, même quand elle fait simple.

    Dimanche: Gros cadeau de Simon et Anaïs venus réparer l'ordinateur tombé dans le coma jeudi soir. L'Homme était totalement démuni sans son amie la Pomme mais ce midi il a retrouvé le sourire.

  • C’est une belle journée, je vais me coucher

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    Une si belle journée qui s'achève….

    Une journée à ne rien faire, le luxe suprême.

    Me lever à une heure décente, parce que tiraillée par la faim mais me recoucher ensuite et me rendormir, quel bonheur. Ne même plus entendre les petites clochettes qui annoncent les souhaits d'anniversaire qui s'égrènent dans les différentes messageries et avoir le plaisir de les découvrir au réveil. Recevoir quelques coups de fil d'irréductibles des nouvelles technologies. Se faire couler un bain mousseux à souhait. Recevoir un appel de Fille aînée qui renonce à passer l'après-midi mère-filles pour des raisons indépendantes de sa volonté. Et puis, il est déjà midi. Que c'est gai de ne rien faire.

    Je prépare une petite salade pour fille n°2 qui ne renonce pas à l'après-midi de congé. Toujours le même farniente au programme. Musique à fond, playlists qui ne peuvent décemment être écoutées que par elle et moi, la ringardise à l'état pur mais totalement assumée, ou alors la Grèce rébétique ou même le folklore de la péninsule ibérique à plein tube. Un peu d'exercice physique pour se donner bonne conscience.

    Et un dîner risotto champagne plutôt sympathique. Même si le champagne, en fait, je ne peux plus le voir. Je devrais d'abord passer par une cure de déchampagnisation et peut-être qu'ensuite, on pourra reconsidérer le pétage de bouchon.

    C'était une belle journée, je vais me coucher, heureuse et comblée.